
Pensez-vous que les événements de ces derniers jours marquent un tournant dans la crise des banlieues ?
Alain Bauer : Non, je pense qu'il s'agit d'une crispation exceptionnelle liée aux deux drames de la semaine dernière : l'accident tragique dans le transformateur EDF et le meurtre, moins médiatisé, du père de famille tué à Epinay. Vous savez, 17 fois en 2003 et une dizaine de fois en 2004, des violences urbaines de ce type se sont produites après un drame, pas forcément liées d'ailleurs aux relations entre les jeunes et la police. Ce fut ainsi le cas après le suicide d'un jeune en prison. Ces échauffourées durent en moyenne 4, 5 ou 6 jours.
Le terme "émeutes" est tout de même rarement employé...
Le terme existe dans l'échelle des violences urbaines mise en place au début des années 90. Une émeute est une attaque de grande ampleur organisée contre les institutions de la République. En 2003 et 2004, certaines violences étaient déjà des émeutes. Les actions de guérilla existent depuis 1986, les agressions contre les pompiers ou autres agents publics qui portent un uniforme sont connues depuis 15 ans. Mais il est vrai que l'on assiste ces jours-ci à une concentration de ces phénomènes liée à la gravité de l'événement déclencheur puis à l'épisode malheureux de la grenade lancée sur la mosquée. Autre élément à prendre en compte pour comprendre l'ampleur, le climat. Ce beau temps tardif ne facilite pas le retour au calme.
On est face à un phénomène tragiquement classique dont la durée reste pour l'instant raisonnablement normal. La question est de savoir aujourd'hui si nous sommes dans un baroud d'honneur avec la fin du ramadan jeudi soir. On devrait dans ce cas-là parvenir à un retour au calme d'ici à la fin du week-end. En revanche, si cela se poursuit la semaine prochaine, on sera dans un phénomène nouveau.
Ces violences sont-elles organisées et structurées ?
Au début, les émeutes sont émotionnelles et spontanées. Mais dans la durée, il y a des individus qui considèrent que c'est l'occasion de marquer un territoire en luttant contre les forces de l'ordre. Ces territoires de sécession s'autorégulent dans la violence. Plus qu'organisées, ces émeutes sont instrumentalisées. La force du phénomène actuel peut s'expliquer aussi pas le mimétisme de la violence : c'est la surenchère entre des jeunes qui veulent se prouver mutuellement qu'ils peuvent brûler des voitures. Là encore, il n'y a rien de surprenant.
La réponse policière depuis sept jours est-elle adaptée ?
Une question se pose : peut-on demander à une seule police d'être à la fois la police anti-émeutes, la police de proximité, la police de renseignement et la police de lutte contre le crime organisé ou le terrorisme ? C'est là qu'est le problème. La polyvalence ne permet pas de répondre efficacement à de tels événements. Il faut par ailleurs récupérer certaines forces de police en surnombre dans certaines régions pour les réaffecter là où il y a des besoins. Après 7 nuits d'émeutes, il y a en effet une tension sur les effectifs.
Depuis quelques années, la sécurité publique vit un moment difficile car elle a connu à la fin des années 90 son plus grand renouvellement d'effectifs de son histoire. La police a dû former entre 5000 et 7000 agents tous les ans. Ils n'ont pas tous eu le temps de bien connaître le terrain. Ainsi, une bonne connaissance de Clichy aurait permis d'éviter ce jet malencontreux d'une grenade sur une mosquée, un bâtiment trompeur qui ressemble à tout sauf à une mosquée.
Des élus réclament le retour d'une réelle police de proximité. En quoi est-elle importante ?
Lancée en 1997, la police de proximité était une réelle avancée mais elle n'a pas été pensée jusqu'au bout puisqu'on demandait au policier d'être polyvalent. C'est comme si dans une rédaction, un journaliste politique devait aussi couvrir le sport ou la gastronomie. C'est inefficace. En France, on n'a pas assez spécialisé la police. Du coup, la confusion générale qui a suivi le concept de police de proximité a donné lieu à son enterrement relatif. Il faut reprendre le dossier mais il faudrait prélever plusieurs milliers de policiers sur les forces mobiles pour en faire de réels policiers de proximité qui connaissent leur terrain.
Retour MYTF1
Chargement en cours...




