L'exclusion : "une crise de société"

Par Par Alexandra GUILLET, le 28 novembre 2005 à 16h29 , mis à jour le 28 novembre 2005 à 21h59

Dès mardi, le 115 va doubler ses effectifs pour faire face au nombre d'appels de détresse. Son président, Xavier Emmanuelli, vient d'être chargé par Dominique de Villepin de trouver une solution rapide pour les travailleurs sans logement. Il répond aux questions de tf1.fr

[Expiré] [Expiré] xavier emmanuelli samu social AFP © AFP

Le Dr Xavier Emmanuelli préside le samu social, qu'il a lui-même créé en 1993.

Tf1.fr : Malheureusement victime de son succès, le 115 s'agrandit ?
X.E.  : Notre standard croule sous les appels de détresse liés à l'exclusion. D'après France Telecom, le 115 reçoit près de 10 000 appels par jour. Nous venons tout juste de déménager pour pouvoir accueillir une plus grande équipe. Dès demain, mardi, le nouveau standard pourra traiter deux fois plus d'appels, soit 1600 au lieu de 800 par jour.

Tf1.fr : Dimanche soir, Dominique de Villepin a annoncé qu'il allait vous demander de mettre en place dans les plus brefs délais un plan d'action pour que les SDF disposant d'un emploi puissent être accueillis au moins un mois d'affilé dans des centres d'hébergement d'urgence. Est-ce faisable ?
X.E. : D'abord, c'est une bonne chose que les pouvoirs publics s'intéressent à la situation des travailleurs pauvres, qu'ils prennent enfin conscience de ce phénomène, de manière institutionnelle. D'après l'Insee, 30% des sans-abri ont un travail mais n'ont pas les moyens suffisants pour se payer un toit. Héberger ces personnes en difficulté pendant un mois nous permettra de prendre le temps de débroussailler leur situation. Mais, ce qui est sûr, c'est que ces accueils prolongés ne pourront pas se faire dans les dits centres d'hébergement d'urgence, qui sont saturés. Il faudra les placer dans des hôtels sociaux, des pensions de famille ou des CHRS (ndlr : centres d'hébergement et de réinsertion sociale). Il va falloir se mettre autour d'une table avec toutes les associations. Et trouver une solution.

Tf1.fr : N'est-ce pas attaquer le problème de l'exclusion par le petit bout de la lorgnette ? 
X.E. : Comme d'habitude on commence par l'action. Mais en même temps, l'exclusion a plein de figures différentes. Dans la rue, on trouve des femmes, des sans-papiers, des grands clochards... L'exclusion n'est pas seulement économique, ce n'est pas non plus une simple question de logement, le problème de fond c'est la solitude. Le Premier ministre propose de s'attaquer à une catégorie, celle des travailleurs n'ayant pas de toit. C'est une manière comme une autre d'approcher la question. Le principal est d'avancer.

Tf1.fr : Est-il possible de dresser un profil du sdf ?
X.E. : Ces dernières années, on a pu identifier un nombre de plus en plus large de catégories touchées par l'exclusion. Outre l'apparition des travailleurs sans toit, on croise de plus en plus de jeunes en errance. Le nombre de femmes à la rue a doublé en douze ans. Elles représentent désormais 20% des sans-abri. Le nombre d'étrangers, déboutés de leurs demandes de droit d'asile, explose littéralement. On constate également qu'un grand nombre de personnes vivant dans la rue ont des troubles psychiatriques importants et ne sont pas soignées.

Tf1.fr : Comment expliquez-vous une telle extension de l'exclusion ?
X.E. : Nous ne sommes pas en train de vivre une crise saisonnière, mais une crise de société. La rue, c'est quand il n'y a plus de solution familiale ou plus d'amis. La rue, c'est la solitude. Il y a des sociétés, comme en Grèce ou en Espagne, qui sont moins touchées par ce phénomène car c'est dans leur tradition de ne pas laisser tomber leurs vieux ou leurs amis. En France, parler d'égoïsme serait un trop grand mot, mais il y a un délitement du lien social.

TF1.fr : Quel message souhaiteriez-vous adresser aux Français  pour qu'il y ait un sursaut ? 
X.E. : Je leur adresse un message à trois niveaux. D'abord, qu'ils prennent conscience du phénomène. On en parle beaucoup l'hiver, et pourtant, c'est l'été que c'est le plus dur car tous les dispositifs d'aide ferment au 15 mars. Ensuite, il y a ce que j'appellerais l'attitude passive. Celle qui consiste, quand on voit quelqu'un dans la rue, à repérer un maximum de détails. Noter l'adresse exacte de là où il se trouve. Est-il abrité par un porche ? Son âge approximatif ? A-t-il un chien ? Est-il bien couvert ou en tee-shirt ? Ces détails sont très précieux lorsqu'ensuite ils appellent le 115. Cela nous fait gagner un temps précieux. Enfin, il y a l'attitude active, qui consiste à aller parler à ces gens. C'est difficile. Souvent ils nous rejettent. Mais c'est une manière de leur faire garder un lien, un contact avec les autres. Et cela peut permettre d'avoir des informations complémentaires, utiles ensuite pour le 115.

Des associations partagées

Accueillie positivement par le Samu social, la demande du Premier ministre de prolongement de l'hébergement d'urgence des SDF ayant un emploi a été vue lundi avec plus de méfiance par d'autres associations. Pour Patrick Doutreligne, secrétaire général de la Fondation Abbé Pierre, "c'est d'abord avaliser le fait que l'on peut avoir un emploi et pas de domicile fixe. C'est aussi, sans donner de moyens supplémentaires, s'adresser à des associations qui sont en train de jongler pour trouver de l'hébergement d'urgence". Gilbert Lagouanelle, directeur du Secours catholique, a des "sentiments partagés". "D'un côté, dit-il, c'est bien que le problème soit mis sur le devant de la scène" mais il craint que "répondre à la demande de Villepin", revienne à "bloquer toute la chaîne, car, remarque-t-il, on fermera alors la porte à tous ceux qui sont encore plus en demande". Quant à Emmaüs France, il a "mis en garde contre les effets pervers d'une mesure systématique qui risquerait de compromettre les logiques de l'accueil d'urgence".

Photo : Xavier Emmanuelli (crédit AFP)

Par Par Alexandra GUILLET le 28 novembre 2005 à 16:29
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