© INTERNE"Elles ne veulent pas parler ; elles n'ont pas confiance", explique Samir en désignant deux mères de famille africaines qui poussent leur landau au loin. Ce mardi là, je ne suis pas le bienvenu sur un marché de la Courneuve. Venu pour dialoguer avec des parents sur un éventuel couvre-feu dans leur ville, je dois faire profil bas. Ni appareil photo, ni magnétophone, tout juste un cahier pour prendre des notes, car ici les médias ne sont pas toujours appréciés. Après une demi-heure de déambulation dans ce quartier paisible, j'engage une discussion avec Samir. Il a 24 ans et travaille en France depuis quatre années. "Le couvre-feu ? Ce n'est pas vraiment la bonne solution. Les jeunes vont se mettre à faire des conneries la journée. L'hélicoptère avec des projecteurs, c'est plus efficace. Il a tourné au dessus de Sarcelles et d'Aubervilliers la nuit dernière, et du coup il n'y a pas eu de violence. Les gamins ne peuvent plus se cacher sur les toits ou entre les immeubles."
Ce jeune homme a passé sa jeunesse en Algérie et l'autorité, selon lui, ne se discute pas. "Jamais je n'ai vu ces conneries au bled, explique-t-il ; si je n'étais pas rentré à l'heure du dîner, ce n'était même pas la peine que je franchisse la porte de chez moi. Mon père m'aurait donné des claques ou des coups de savates ".
Il passe ses étés au bled
Plus loin, chez le marchand de fruits, une jeune femme noue le dialogue facilement. Sonia est visiblement heureuse de pouvoir dire " sa colère " face aux événements. " Il faut punir les enfants qui font ça mais aussi les parents qui laissent faire. Mon fils de 7 ans me demande pourquoi certains de ses grands copains traînent dehors le soir et je ne sais pas quoi lui répondre ". Le bled, cette jeune femme de 35 ans l'évoque aussi. Ses parents vivent à Oran et son père lui a demandé samedi dernier d'y envoyer son petit-fils. " Il n'est plus en sécurité en France " m'a-t-il dit. Mais l'envoyer en Algérie maintenant, pas question car il est Français". En revanche, son garçon passe tous ses étés au bled. "Il y apprend le respect et la peur des punitions ; c'est très bien comme ça. C'est un bon musulman aussi, et ça c'est important " explique-t-elle avec la volonté de convaincre.
Respect, autorité, punitions. Les mots sonnent dans la bouche de ces parents comme des repères, des règles élémentaires de la vie en communauté. " Que la police nous laisse punir nos enfants comme on veut, supplie Abdel, père de deux enfants; si on tape nos enfants qui font des conneries, ils vont aller se plaindre à la justice. Du coup aujourd'hui, les pères ont peur de leurs gamins. Il faut nous laisser faire, comme en Tunisie. Là-bas, les gosses ne font pas la loi vous savez. Ici, ils sont trop gâtés et ils ne veulent pas travailler ". Comme pour mieux expliquer en profondeur ce qui se passe, il s'arrête puis reprend avec vigueur : "de toute façon, les femmes ont pris trop de pouvoir ici ; les hommes ne font plus peur dans leur famille et chez les Arabes, ça doit fonctionner comme ça. Moi aussi, j'ai peur de certains jeunes, en bandes, à Aubervilliers, et ce n'est pas normal ".
"C'est un langage normal"
Ces propos, très directs, peuvent choquer. Selon Abdel, les mots de Sarkozy -dont certains ont dit qu'ils avaient attisé la colère des banlieues- sont "vrais", eux aussi : " c'est un langage normal ; ce sont les jeunes des cités qui ont créé ces mots et s'expriment comme ça. Il a dit ça sans arrière-pensée et il essaie de faire des choses ".
Sonia voit les choses différemment. Elle apprécie l'action de Nicolas Sarkozy, mais pas son vocabulaire : " nous, on peut l'utiliser, mais pas un ministre. Je l'aime bien mais là, il aurait mérité une punition " lâche-t-elle avec un sourire presque affectueux. Punition, ce mot revient souvient dans des quartiers où il semble avoir disparu de la vie de certaines familles. Les coutumes du bled ont disparu. De nouvelles règles sont à réinventer dans ces quartiers, bien au-delà d'un simple couvre-feu temporaire.
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