En maraude avec le Samu social

Par Par Alexandra GUILLET, le 08 décembre 2005 à 07h00 , mis à jour le 08 décembre 2005 à 10h40

Depuis l'été dernier, le 115 organise des rondes de jour dans Paris pour venir en aide aux SDF. TF1.fr les a suivis pendant un après-midi. Un travail fait de patience, d'écoute et de dévotion. Des rencontres émouvantes avec des clochards qui, malgré tout, gardent la rage de vivre. Reportage.

sdf © INTERNE

14h30 : hospice Saint Michel, dans le 12e arrondissement de Paris, en bordure du périphérique. Là se trouve le siège du Samu social. Arnaud, 25 ans, infirmier, et Thierry, 35 ans, chauffeur et accueillant social, sont tous deux salariés de l'association. Ils s'apprêtent à partir en tournée -"maraude" dans leur jargon- dans les rues de Paris. Première halte prévue place Martin Nadaud, dans le 20e arrondissement. "Là, un homme vit dans une cabine téléphonique, explique Arnaud. Il refuse d'aller dans un centre d'accueil. On va le voir tous les trois-quatre jours car il suit un traitement pour des troubles psychiatriques". Mais sur place, personne. Seuls restent des couvertures et cartons. Le camion repart. Arnaud signale son absence dans un classeur de suivi : "les équipes de nuit passeront le voir. Si elles ne le trouvent pas, on repassera demain ".

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" Le jour, on essaie de tisser des liens "

Objectif suivant : quai d'Austerlitz, dans le 13e. Un couple a été signalé au 115. En chemin, avenue Philippe Auguste, le camion croise un SDF qui marche avec tous ses sacs. Thierry ralentit, baisse sa vitre... mais le clochard feint de ne pas le voir et tourne les talons. "Il n'a pas l'air d'aller mal physiquement, on repassera plus tard dans la semaine", commente Arnaud. Thierry réenclenche les vitesses, s'engouffre dans les bouchons. Pendant ce temps, Arnaud explique : "le jour, on essaie de créer des liens, d'offrir des cafés, des duvets... ce que n'ont pas le temps de faire les équipes de nuit qui parent au plus pressé. Quand les SDF refusent de nous parler, c'est frustrant. Le soir, on laisse notre blouson bleu au casier, mais parfois les questions nous poursuivent jusqu'à la maison. Est-ce qu'on est allé assez loin?".

Une demi-heure plus tard, passé le pont de Bercy, le camion ralentit. Un couple avec ses enfants portent un immense sapin de noël. Près d'eux, un homme dort recroquevillé sur une bouche d'aération. Thierry met les "warning ". L'homme, une trentaine d'années, une barbe de dix jours, se redresse lentement. Le tandem s'accroupit près de lui. Premiers réflexes : poignée de main, "bonjour monsieur" et "c'est quoi votre prénom ?". Thierry enchaîne : "Vous avez mangé aujourd'hui ?". Réponse : " hier soir, une autre équipe est venue me voir ". Thierry retourne au camion. A l'arrière, il prépare une soupe Bolino et un café, attrape une barre chocolatée. Pendant ce temps, Arnaud lui demande s'il connaît les centres d'accueil de jour. Réponse négative. Il propose de l'y emmener. Réponse négative. Nouvelles poignées de mains. "On va le laisser réfléchir. Peut-être que d'ici la fin de la semaine il acceptera de nous suivre, surtout si le froid revient", commente Arnaud. La rencontre a duré dix minutes.

En plein milieu du mur, un trou, une grotte...

Le véhicule s'engage sur les berges, sous le Mondial Moquette. Les maraudes de nuit n'osent pas y aller. Trop dangereux. C'est pour cette raison, ente autres, qu'existe depuis l'été dernier cette maraude de jour, la seule du Samu social. Le couple qu'ils viennent voir n'est pas là. Plus de trace. Le camion longe alors les quais de Seine. Surprise, en plein milieu d'un mur, un trou béant. " Arrête-toi, lance Arnaud. Faut qu'on y aille ". Devant le trou se tiennent deux hommes proche de la soixantaine. L'un, emmitouflé dans son gros pull en laine aux couleurs passées, se frotte les mains pour les réchauffer. Le second, parka bleue marine impeccable, jean et mocassins, secoue un duvet. Exclamations à l'arrivée des blousons bleus : "Salut les gars, comment ça va ? ". "Très bien et vous ?" Arnaud regarde le duvet " Vous avez fait une trouvaille ?". Son propriétaire, Michel, confirme. Arnaud : "vous devriez le laisser. Il porte peut-être la gale et vous allez contaminer votre habitat. On va vous en donner un neuf".

" Viendez donc chez nous, c'est p'tit mais confort "

Un don accepté mais pas sans contrepartie. Les deux " résidents " veulent jouer les hôtes parfaits. " Il fait froid dehors, viendez donc chez nous, c'est p'tit mais confort ". Les convives hésitent, puis se décident à entrer. Arnaud passe le premier, son blouson s'accroche sur un bout de tôle rouillée qui fait office de porte. La " grotte " est éclairée à la faible lueur d'une bougie. L'odeur -mélange d'humidité et de tabac froid- saisit. Thierry laisse passer les deux hôtes, entre à son tour. Sans en prêter l'air, il reste près de la sortie. Plus tard, il explique. " En général, ils sont inoffensifs, mais parfois avec l'alcool ou les stupéfiants, ils se contrôlent mal...". Ce sentiment d'insécurité, les SDF le vivent au quotidien. Ici, dans ce 10 m2 de fortune, ils dorment à quatre. Laurent montre fièrement sa barre à mine et sa hache : "la nuit, quand les autres dorment, je veille, au cas où... ". C'est lui qui a cassé le mur. "J'ai été déménageur pendant 17 ans, je passais souvent là et je savais qu'il y avait des ateliers ici dans le temps. Il y a 8 mois, j'ai tapé et j'ai trouvé ".

Au milieu de la pièce trônent une vieille table basse et quatre chaises sans fond. Tout le monde s'assoit, manque de se casser la figure, mais fait semblant de rien. " On nous a offert une bouteille de Bordeaux, c'est pas de la piquette, on s'la débouche ?". Arnaud et Thierry refusent poliment. Il est quatre heures de l'après-midi... Un compromis est trouvé autour d'un verre d'eau. Laurent sort une poignée de cigarettes à moitié cassée de sa poche, s'en grille une, en tend deux autres... même refus poli.

" Vous-êtes libre demain à 10 heures ? "

Petit à petit, les langues se délient. Laurent raconte ses problèmes de dents. Il se lève, va fouiller au fond de la pièce, ramène son trophée : " c'est ma canine, avec les racines et tout... je me la suis arraché moi-même!". Et d'ajouter, avec un humour mordant : "tous les soirs je la mets sous mon oreiller, mais la souris ne passe jamais ! ". "C'est pourtant pas les mulots qui manquent ", renchérit Michel. Après 20 minutes, ce dernier, plus réservé, finit par oser une question : "dites, monsieur l'infirmier, vous croyez qu'il y aurait moyen de faire une radio des poumons ? J'ai travaillé pendant des années sur des chantiers amiantés. A l'époque, j'avais deux visites médicales par an. Mais là, je vis dehors, et je crache un peu...". Arnaud remet sa casquette d'infirmier : " vous crachez rouge ? ". " Non ". " Vous êtes libre demain à 10 heures ?" Michel prend le temps de la réflexion, puis acquiesce. Arnaud : "alors on passera vous prendre pour faire des examens. Après, on vous ramène".

" Avec eux, c'est gagné "

Pour la maraude, il est temps de repartir... Laurent, l'un des SDF, détache alors une souris en peluche de son porte-clés. "La clé ne me sert plus à rien, alors je vous offre la bêêête ". Eclats de rires. Et embarras de l'équipe sociale face à ce nouveau geste. "C'est d'accord, elle va intégrer le camion, ce sera notre mascotte!", lâche Arnaud. Sourire satisfait de Laurent. L'équipe repart. Michel les talonne : "et mes duvets ? ". "On vous les a promis, suivez-nous ". Ils sont quatre dans la grotte, il en aura donc quatre. Il est l'heure de rentrer écrire les rapports qui seront transmis aux équipes de nuit. " C'est rare d'arriver à tisser des liens comme ça. Avec eux, c'est gagné. On va pouvoir les suivre", lâche Arnaud sur le chemin du retour. Demain, leur premier rendez-vous sera à 10 heures, quai d'Austerlitz.

Par Par Alexandra GUILLET le 08 décembre 2005 à 07:00
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6 Commentaires

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  • Gilles, le 08/12/2005 à 14h25

    Felicitation pour votre article sur des gens que l'on croise tous les jours depuis de années et de plus en plus.

  • éloïse, le 08/12/2005 à 13h36

    N'oublions pas qu'aujourd'hui ce sont eux et que demain cela pourrait être nous. Toute ma profonde estime à la maraude, que la maraude s'agrandisse.....

  • Favennec, le 08/12/2005 à 12h55

    Félicitations pour ce soutient, vous êtes une équipe formidable, heureusement que des personnes comme vous sont là !!!

  • Aurélie, le 08/12/2005 à 12h37

    Un grand bravo au samu social je trouve cela très généreux de leur part ça redonne de l'espoir à ceux qui survivent dans le froid et contre la misère,félicitation vous faites un tavail remarquable

  • Anne, le 08/12/2005 à 11h38

    Félicitations à ces équipes ! je trouve ça admirable. Merci d'aider et d'écouter ! A chacun d'en prendre exemple...

  • Nana, le 08/12/2005 à 09h30

    Félicitations à la Maraude, continuez ainsi, à apporter un peu de chaleur à tous ces pauvres malheureux,Bravo pour votre dévouement.

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