© AFP / DENIS CHARLETtf1.fr : "Nous, les emmurés vivants à perpétuité du centre pénitentiaire le plus sécuritaire de France (...), nous en appelons au rétablissement effectif de la peine de mort pour nous". Comment comprenez-vous cette lettre collective de prisonniers de Clairvaux ?
Gabriel Mouesca, OIT : Je connais plusieurs des promoteurs de ce courrier. Ce sont des "longues peines", ils sont en maison centrale sécuritaire depuis des années, voire des décennies. Leur lettre est un acte de désespoir. Ces hommes-là font partie de ceux dont on ne parle plus quand on évoque la condition pénitentiaire. On ne parle que des "courtes peines" ; les "longues peines" disparaissent des discours politiques des uns et des autres, d'où un terrible sentiment d'abandon.
tf1.fr : Combien y a-t-il de condamnés à la perpétuité en France, et comment vivent-ils leur incarcération ?
Gabriel Mouesca : Il y a entre 550 et 600 détenus condamnés à la perpétuité dans les prisons françaises. Et pour eux, chaque jour qui passe est un jour sans avenir. Pour tout être humain, l'intérêt de la vie, c'est de pouvoir se projeter dans l'avenir, d'avoir des projets de vie. Les condamnés à perpétuité - mais aussi tous ceux qui ont des condamnations très longues - n'ont aucune perspective d'avenir : il n'y a pas de date dans leur ligne de vie à partir de laquelle ils peuvent se dire qu'ils tourneront la page de la prison (qui est la non-existence par essence) et à partir de laquelle ils pourront se reconstruire. On atteint alors un degré de désespérance tel qu'on peut comprendre ce genre de lettre.
tf1.fr : Quelles peuvent être les conséquences d'une telle lettre ?
Gabriel Mouesca : Les dix détenus qui l'ont signée se sont personnellement mis en danger, les lettres collectives étant interdites par le règlement intérieur des prisons. Ils vont très probablement passer en commission disciplinaire et se retrouver au mitard pour avoir signé cet appel. Mais au-delà d'eux, il y a des dizaines, voire des centaines de personnes qui se reconnaissent dans leur situation. D'où cette lettre, que je comprends tout à fait. Ce que disent ces prisonniers, c'est : ce que nous vivons comme condamnés à perpétuité est quelque chose d'infra-humain. Une telle situation constitue même une mise en danger du personnel surveillant. Il y a peu de temps (le 16 avril 2003, ndlr), dans cette même centrale de Clairvaux, les ateliers ont brûlé et un gardien a été pris en otage par des prisonniers. Tout ceci parce qu'on avait décidé de fermer les portes des cellules en journée. Un geste comme celui-ci a été très mal vécu par les "longues peines". Aujourd'hui, il y a cette lettre, qui est un signal d'alarme. Mais tous les observateurs des prisons le savent déjà, les conditions sont réunies pour que de nouveaux drames se produisent.
tf1.fr : Ces détenus, désespérés, réclament la mort. Pourrait-on humaniser leur condition et rendre leur peine vivable ?
Gabriel Mouesca : C'est avant tout la gestion des peines telle qu'elle est pratiquée qui mène à la désespérance. La liberté conditionnelle n'est pas appliquée. Alors les années passent, puis les décennies, et le désespoir devient total. Les responsables, ce sont les magistrats et les cours d'assises. Il y a une politique de plus en plus dure sur le plan des peines appliquées : en 20 ans, on a presque doublé la durée des condamnations. On constate aussi que la perpétuité a tendance à se substituer à la condamnation à mort. Aujourd'hui, les perpétuités, mais aussi les longues peines, sont les grands oubliés des aménagements de peines. Personne ne pense à leur sortie, ni ne la prépare - alors qu'elle devrait être préparée par des magistrats. Tout ceci relève d'un état d'esprit dominant, dans une société de plus en plus répressive.
Photo d'ouverture : Gabriel Mouesca, président de l'Observatoire international des prisons (section France), le 3 octobre 2005 devant la maison d'arrêt de Bapaume - AFP / DENIS CHARLET
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