
RETROUVEZ NOTRE DOSSIER SPECIAL SUR L'APRES-OUTREAU
Les traits visiblement tirés, costume gris, le juge Burgaud a pris place à 16h40, mercredi, dans la salle d'audition de la commission d'enquête parlementaire d'Outreau. En préambule, le président de la Commission, André Vallini a rappelé avec force que cette audition n'était "ni une instance juridictionnelle, ni une instance disciplinaire". Bras croisés collés au bureau, le teint blafard, le juge Burgaud a ensuite pris la parole pendant plus d'une heure. "Vous imaginez l'émotion qui à cet instant est la mienne, parce que je me trouve en présence des acquittés, a -t-il commencé la gorge nouée. Aujourd'hui, peut-être plus que tout autre, je peux sentir leur souffrance, me représenter ce qu'ils ont vécu, l'enfermement, la séparation d'avec des être chers, d'avec leurs enfants, leur honnêteté qui a été contestée".
"Je suis tenu au secret professionnel mais je souhaite pouvoir vous répondre complètement et me défendre. Ce n'est pas facile pour moi car encore hier le Conseil supérieur de la magistrature m'a rappelé à mon obligation de secret professionnel. Cela a choqué, mais je le dis et je le redis : j'estime avoir fait honnêtement mon travail, sans aucun parti pris d'aucune sorte et aux éléments du dossier fournis en 2001 et 2002 et non pas en fonction des éléments apparus aux assises de 2004 et 2005". Le juge a ensuite expliqué sa méthode de travail.
"Les faits étaient horribles, les enfants disaient qu'ils avaient très mal"
"Selon les enfants, l'affaire avait duré de nombreuses années - cinq années, affirmaient-ils. Les faits auraient commencé en décembre 1995. Les enfants expliquaient qu'ils étaient violés quotidiennement, qu'on utilisait des objets de la vie quotidienne pour les sodomiser. Tout ceci décrit dans un climat de violence, qui ressortait nettement dans la procédure, puisque les parents étaient déjà suivis par les services sociaux pour des problèmes de consommation d'alcool et de violences dans le couple."
"Les enfants disaient être battus avec des lattes du lit. Ils disaient que lors des séances de viols collectifs, les faits avaient été filmés à de nombreuses reprises. Ça m'avait marqué : un des enfants expliquait que la caméra dans le bureau du policier où il était entendu ressemblait à celle qui servait à filmer les viols. Les faits étaient horribles, les enfants disaient qu'ils avaient très mal, qu'ils saignaient régulièrement de l'anus. Ces faits semblaient confirmés par des certificats médicaux, qui évoquaient des saignements de l'anus et signalaient la présence de traumatismes crâniens".
"Je n'ai jamais eu de fascination pour Myriam Badaoui-Delay"
"Dès le départ, a-t-il poursuivi, la méthode employée pour l'enquête a été d'étudier les accusations des enfants, puis ensuite de plusieurs des adultes qui ont reconnu les faits et accusé d'autres personnes. Il s'agissait de vérifier chaque fois que c'était possible les détails donnés comme les certificats médicaux. Il s'agissait aussi d'éviter toute concertation entre les accusés. Ils ont été placés dans des maisons d'arrêt différentes pour qu'ils ne puissent pas se mettre d'accord sur une version commune. Nous avons essayé aussi de faire en sorte que les enfants ne puissent pas communiquer avec les adultes."
"On a rarement des éléments qui puissent être irréfutables", a plaidé le juge. "Mme Delay a reconnu les faits, elle a mis en cause beaucoup de personnes. Je n'ai jamais eu de fascination pour Madame Delay. Je lui posais des questions, elle me répondait. Je ne lui ai tenu aucune promesse, contrairement à ce que certains disent." Par ailleurs, "des psychiatres l'ont examinée et n'ont rien détecté sur une tendance particulière à l'affabulation." Une réponse aux accusations de plusieurs acquittés, affirmant que le juge Burgaud "avait été manipulé" par madame Badaoui-Delay, condamnée définitivement à 15 ans de réclusion criminelle. Il a par ailleurs indiqué que "quand des nouveaux faits sont apparus", il a "à chaque fois sollicité l'avis du procureur de la République" de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), Gérard Lesigne.
"Les gens peuvent se tromper, ou mentir"
Poursuivant son explication sur la méthode d'enquête, le juge a justifié son refus d'organiser des confrontations individuelles, l'un des principaux griefs de la défense des acquittés. "Je me suis souvent posé la question. J'ai longtemps hésité. J'ai pensé que comme les personnes avaient été entendues individuellement, je les avais interrogées séparément, avoir des confrontations à plusieurs permettait de contester ce qu'avaient dit les uns et les autres et pas de confirmer. J'y voyais plutôt une interactivité".
Et au fil des auditions se forgeait sa conviction. "Les mis en examen qui contestaient les faits disaient ne pas connaître les personnes qui les accusaient (...). Un des mis en examen indiquait qu'un des enfants du couple Delay qui l'accusait n'était jamais allé chez lui (...) J'ai entendu ce mineur, qui me disait être allé chez ce mis en examen. Je lui ai présenté un album photographique anonymisé : la couverture en était cachée, la légende également. Dans cet album, l'enfant reconnaissait des photographies des pièces du domicile, notamment la chambre du mis en examen. Il aurait pu reconnaître à la rigueur la voiture, l'avoir vue à l'extérieur ; mais là, c'était vraiment l'intérieur des pièces (...) cela semblait donner du crédit à accusation. (...) C'était pas toujours facile. Les enfants disaient par exemple qu'on leur présentait des revues en cadeau et on retrouvait chez un accusé une revue pour enfant et une autre pour adulte."
Auditions, vérifications : le juge a indiqué comment il avait été amené à se concentrer sur certains accusés et à en écarter d'autres. "De nombreuses personnes ont été citées. Mais les gens peuvent se tromper, ou mentir, et parfois, il n'existait pas d'indices graves et concordants à l'égard de ces personnes. (...) J'ai notamment à l'esprit le cas d'un médecin cité par les enfants : il pouvait y avoir une confusion possible avec des actes médicaux (...) certains faits pouvaient s'apparenter par exemple à un toucher rectal". Avant d'évoquer les premières mises en examen : "lorsqu'il y a eu des indices graves et concordants contre certaines personnes, j'ai demandé aux policiers qu'elles soient déférées. Au vu de la gravité des faits, j'ai pris la décision, après avoir entendu certains comme témoins assistés, de les mettre en examen et de saisir le juge des libertés et de la détention."
"Des doutes, on en a eus"
Ayant longuement décrit son instruction, le juge Burgaud a enfin voulu casser l'image d'inhumaine froideur qu'avaient donnés de lui plusieurs des témoignages d'acquittés. "Ce que je voudrais dire également, c'est que j'ai été terriblement choqué d'être présenté comme une machine à appliquer le droit, sans aucune humanité", a plaidé Fabrice Burgaud. "Bien que je mesure le souffrance des personnes que vous avez entendues, je ne suis pas comme ça et je n'ai pas tenu certains des propos qu'on m'impute". Ceci, sans renier sa responsabilité : "Je n'ai pas la prétention d'avoir mené l'instruction parfaite. Aurais-je pu faire autrement ? Aujourd'hui, avec le recul, j'en suis convaincu. Est-ce que j'ai commis des erreurs d'appréciation ? Peut-être. Qui n'en commet pas ? Le juge d'instruction est un homme seul. Personne ne m'a dit à l'époque que je faisais fausse route. (...) Ceci dit, je ne souhaite pas éluder ma responsabilité, et je souhaite assumer complètement la responsabilité de l'instruction que j'ai menée." (...)
"Des doutes, on en a eus, on en a eus pratiquement dès le départ", à propos de certains témoignages ou déclarations qui faisaient état de "faits qui semblaient monstrueux" a reconnu le juge d'instruction. Sur les détentions provisoires qu'il a demandées au juge des libertés et de la détention, il a souligné que "c'était une mesure pour protéger les enfants", évoquant le cas d'un mineur qui avait déclaré que son père avait "recommencé le soir même après avoir été entendu par les policiers", sans citer de noms. Après sa déclaration, qui a duré jusqu'à 17h45, a commencé une séance de plusieurs heures de questions-réponses entre le magistrat et les membres de la commission.
Photo : le juge Burgaud, devant la commission d'enquête parlementaire - DR
Retour MYTF1
Chargement en cours...



