"Personne ne m'a dit que je faisais fausse route"

Par Franck LEFEBVRE avec Alexandra GUILLET, le 08 février 2006 à 18h08 , mis à jour le 09 février 2006 à 01h36

Visage blafard et voix heurtée, le juge Burgaud s'est expliqué mercredi devant la commission d'enquête parlementaire sur l'affaire d'Outreau. Dans sa déclaration liminaire, tout comme au cours des heures de questions-réponses qui ont suivi, il a fait part de ses doutes, admis à demi-mot des erreurs, mais défendu son instruction.

burgaud_avocats«Aujourd'hui, peut-être plus que tout autre, je peux sentir leur souffrance (ndlr : au sujet des acquittés), a déclaré le juge Burgaud devant les élus. "Cela a choqué, mais je le dis et je le redis : j'estime avoir fait honnêtement mon travail, sans aucun parti pris d'aucune sorte (…). Des doutes, on en a eus, on en a eus pratiquement dès le départ", a-t-il concédé à propos de certains témoignages ou déclarations qui faisaient état de "faits qui semblaient monstrueux".

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Ce mercredi, de 16h40 à 23h30, Fabrice Burgaud a fait face à la commission d'enquête parlementaire. Une audition marathon, au cours de laquelle il est souvent apparu désorienté, tout en se refusant à faire des excuses ou une autocritique. Visage défait, voix heurtée, regard traqué, le juge Burgaud a tout d'abord détaillé pendant plus d'une heure sa méthode d'instruction, avant de faire face aux questions. Il a affirmé dès le début de son intervention qu'il "pouvait sentir la souffrance" des acquittés. Mais il a estimé avoir "honnêtement effectué (son) travail". Un sentiment qui devait ressortir tout au long de son intervention, tout comme, ensuite, lors de ses réponses aux questions des membres de la commission, avec des expressions récurrentes : "il me semblait, à l'époque...", "à chaque fois qu'on a pu, on a vérifié", "en tout cas, j'ai essayé d'être prudent"...

Pour tenter de démontrer qu'il avait "honnêtement" fait son travail, il est revenu d'emblée sur les débuts de l'affaire. "Je pense à ces enfants qui ont été violés par des adultes et qui ont subi des sévices épouvantables", a-t-il déclaré. Et de rappeler les témoignages des enfants victimes, qui "semblaient confirmés par des certificats médicaux" signalant des "saignements au niveau de l'anus, des traumatismes crâniens, des violences". Décrivant la façon dont il a tenu l'instruction, Fabrice Burgaud a rappelé que sa "méthode était de vérifier chaque fois que c'était possible les détails donnés comme les certificats médicaux". Autre souci affiché : "éviter toute concertation" entre les accusés. L'une des difficultés de l'instruction étant "qu'il n'y avait pas de preuves irréfutables".

Les détentions provisoires, "une mesure pour protéger les enfants"

Poursuivant son explication sur la méthode d'enquête, le juge s'est expliqué sur son refus des confrontations individuelles. "J'ai pensé que comme les personnes avaient été entendues individuellement, je les avais interrogées séparément, avoir des confrontations à plusieurs permettait de contester ce qu'avaient dit les uns et les autres et pas de confirmer". Et sur les détentions provisoires, il a souligné que "c'était une mesure pour protéger les enfants", citant le cas d'un mineur qui affirmait que son père avait "recommencé le soir même après avoir été entendu par les policiers".

Ayant longuement défendu son instruction, le juge Burgaud s'est dit enfin "terriblement choqué d'être présenté comme une machine à appliquer le droit, sans aucune humanité". Ceci, sans renier sa responsabilité : "Je n'ai pas la prétention d'avoir mené l'instruction parfaite. Aurais-je pu faire autrement ? Aujourd'hui, avec le recul, j'en suis convaincu. Est-ce que j'ai commis des erreurs d'appréciation ? Peut-être. Qui n'en commet pas ?"

"C'est une lourde responsabilité que le travail du juge d'instruction"

Sitôt après la fin de cette longue intervention, a débuté l'épreuve des questions, seulement interrompues par des suspensions de quelques minutes. Sur les raisons du maintien en détention des accusés, sur le pouvoir du juge d'instruction... A chaque fois, Fabrice Burgaud s'est efforcé de répondre point par point, perdant pied par moment. Sur sa fonction : "Avoir trop de pouvoir c'est une question qui est difficile. C'est vrai que c'est une lourde responsabilité que le travail du juge d'instruction (...) Si on était avec des magistrats plus expérimentés en petit groupe, non pas pour diluer les responsabilités mais au contraire échanger, changer de regard, cela aurait été quelque chose de mieux parce que je vous cache pas qu'à l'époque c'était pas facile tous les jours". Sur ses rapports avec les défenseurs des accusés, qui l'ont accusé de rejeter systématiquement leurs demandes : "On ne peut pas dire que toutes les demandes ont été refusées, a-t-il dit affirmant qu'il en avait "accepté 24", en dressant la liste exhaustive. "Une trentaine a été refusée par moi-même et mon successeur".

Longuement questionné sur le crédit accordé au témoignage de la principale accusatrice ou aux éléments défavorables aux accusés, Fabrice Burgaud a buté à plusieurs reprises, s'interrompant pour de longs instants d'un silence pesant. "Je n'ai jamais fait de promesses à Mme Delay (sur une remise en liberté). Je ne l'ai jamais incitée à donner des noms", a déclaré le magistrat à une question du rapporteur Philippe Houillon lors d'une reprise de l'audition. "Depuis le début, tout ce qui disait Mme Delay était pris avec précaution", a expliqué le juge rappelant avoir demandé une expertise pour savoir si elle n'était pas "mythomane". Mais interrogé sur une lettre de Mme Delay demandant sa remise en liberté "comme promis" par le juge selon elle, ce qu'il a nié, Philippe Houillon l'a mis en difficulté. "Vous constatez vous-même le mensonge" dans cette déclaration et "vous ne vous posez pas de questions?"

Au fil des heures, c'est bien la méthode du juge Burgaud qui s'est à plusieurs reprises retrouvée au centre des débats. Face à Philippe Houillon suggérant au juge qu'il avait peut-être "un peu orienté" les confrontations collectives, en insistant auprès des accusateurs lorsqu'ils se rétractaient, Fabrice Burgaud a assuré qu'il était mû par "la volonté de comprendre" les raisons de leurs revirements. Sommé, plus tard dans la soirée, de s'expliquer sur le maintien en détention des accusés alors que diverses charges semblaient vacillantes, il s'est raccroché aux faits qui lui semblaient solides tout en reconnaissant ses doutes. Suscitant une réaction d'énervement du rapporteur : "C'est notre liberté qui est entre vos mains, les réponses sont un peu courtes quand même !"

Photo : le juge Burgaud, devant la commission d'enquête parlementaire - DR

Par Franck LEFEBVRE avec Alexandra GUILLET le 08 février 2006 à 18:08
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