
Des huées montent de l'amphi bondé. Certains tapent du poing. Sur l'estrade, Xavier au micro, tente de calmer les esprits surchauffés. Et d'expliquer à nouveau le fonctionnement de l'assemblée générale. "Dans un premier temps, on discute du CPE ; ensuite on parle des perspectives d'actions. Et après chacun se prononce", expose le jeune homme membre de l'Unef et la LCR. "On veut le vote sur le blocage tout de suite", hurle une fille au fond.
11 heures. C'est une AG exceptionnelle qui se déroule dans l'amphi G de l'université Paris X Nanterre. Organisée par le comité de mobilisation des étudiants contre le CPE, elle doit faire le point sur la marche à suivre dans la lutte. En clair : décider ou non de la poursuite du blocage des facultés de l'université. Un recours utilisé fréquemment depuis le 21 février à Paris X. Mais là, l'amphi est plein à craquer. Et pour cause, pour la première fois, une trentaine de grévistes occupent depuis 7h30 la fac de droit, le fameux bâtiment F. Du jamais vu depuis 10 ans.
"On veut aller en cours"
En arrivant le matin à 8 heures, la majorité des étudiants concernés n'ont pas apprécié. "C'est illégitime comme attitude, s'emporte Fatène, 19 ans. Les grévistes votent ça à 300 alors qu'on est 33.000 à Nanterre. Je fais circuler une pétition et j'ai déjà recueilli 1.500 signatures contre le blocage". La jeune fille repart tout de go en criant "Liberté". Un peu plus loin, Caroline en deuxième année de droit poursuit : "C'est une méthode anti-démocratique, c'est de l'anarchie. Ils prônent la liberté d'expression mais là ils nous imposent leur droit de grève." Une autre Caroline, le code civil sous le bras : "si on ne veut pas du CPE, on ira dans la rue, mais en attendant, on veut aller en cours."
Devant les portes en haut des marches, une dizaine de personnes font barrage. En face, ils sont une cinquantaine, en majorité très remontés contre ce blocage surprise. Les deux groupes se scrutent. Des noms d'oiseaux volent. Une porte s'ouvre. Les anti-blocages tentent de s'engouffrer. Ils sont aussitôt repoussés bruyamment par les grévistes. Le ton monte l'espace de 10 secondes. "Ca ne va pas durer, observe dans un demi-sourire Jean-Luc, responsable de la sécurité de l'université. Là c'est vraiment un blocage symbolique parce que on touche au Droit."
9h30, les étudiants se dispersent peu à peu. Si certains partent au café ou à la bibliothèque, beaucoup se dirigent vers l'amphi pour l'AG. "Et toi t'es pour ou contre", demande une fille à sa copine. Comprendre "pour ou contre le blocage". "Le CPE, la majorité des étudiants est contre, c'est acquis, explique Ichem, étudiant membre du comité. Ce qui l'est moins ce sont les moyens pour parvenir à faire pression sur le gouvernement."
"Aujourd'hui on accentue le blocage parce que les autres actions entreprises n'ont pas été assez fédératrices chez les étudiants", explique Alexandre un gréviste. Il cite en vrac : l'occupation du Mac Do, celle de l'annexe de la préfecture, des prud'hommes, des voies du RER..."
"C : cours, P : prof, E : étude"
Le premier amphi retenu, d'une capacité de 700 places, est trop petit. Direction celui qui a une capacité de 1000 personnes. "C'est malheureux à dire mais sans ce blocage de la fac de droit, il n'y aurait pas autant de monde à l'AG aujourd'hui, constate Emilie en troisième année d'histoire. Selon les estimations des syndicats, 2.000 personnes sont présentes dans l'amphi. 900 avaient assisté à la précédente AG. "Le blocage est le seul moyen de sensibiliser les gens de la fac à la question du CPE, poursuit la brunette. Dans ses mains, un polycopié chiffonné sur lequel on peut lire : "Laissez nous C : cours, P : prof, E : étude.". Ils mélangent tout, c'est un amalgame total", déplore-t-elle en montrant le document. D'un soupir, elle continue; "là le problème c'est que la question du blocage va occulter le débat sur le CPE." Selon les "pour", le blocage est le seul moyen offert aux étudiants de se faire entendre des politiques.
11 h. 30. Bon an, mal an, entre applaudissements et soupirs, Xavier refait un petit topo sur le CPE. "Votre employeur peut vous mettre à la porte sans motif. Il peut vous virer parce qu'un jour vous êtes venu au boulot avec un jogging blanc, par exemple", explique-t-il. "Faut qu'ils arrêtent d'expliquer tout ça et qu'on parle du blocage", râle une fille. Sur son sac l'autocollant 'Stop la grève'. Son voisin renchérit : "en même temps, y en a toujours qui pensent que CPE veut dire 'Conseiller principal d'éducation'".
Les intervenants de tous bords se succèdent. Les pour et les contre... le blocage. "Il faut respecter le droit à l'éducation" alterne avec "sans blocage, le gouvernement ne nous écoutera pas". Les "hourras" et "n'importe quoi"' résonnent dans la même cacophonie. Parfois le ton monte. "S'il vous plaît, on arrête de se huer et on essaye d'avoir l'air un peu plus intelligent que l'assemblée nationale qui a voté pour le CPE", calme un jeune homme. Le débat se prolonge, les intervenants se multiplient. Ceux qui sont contre le blocage perdent patience. "C'est bon, ils ont faim ils vont partir", lance une étudiante en riant.
Après plus de trois heures de discussion, le vote a lieu. Les étudiants se prononcent pour la reconduction de la grève "à l'unanimité" et le blocage de la faculté à "796 voix pour contre 515 contre", selon la porte-parole de l'assemblée générale". Et des hourras et des huées de monter dans l'amphi bondé.
(Le blocage du bâtiment de droit, jeudi matin, photo A.Ga.)
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