Réunionnais indésirables... par peur du chikungunya

Par , le 04 mars 2006 à 14h37 , mis à jour le 17 janvier 2010 à 15h21

Des jeunes Réunionnais qui devaient séjourner près de Paris ont vu leur option annulée par l'auberge de jeunesse. Motif invoqué : des précautions sanitaires du fait du chikungunya. L'association organisatrice dénonce une discrimination. Contactée par lci.fr, l'auberge de jeunesse s'en défend... et dit vouloir revenir sur cette décision "hâtive".

"Suite à l'épidémie du chikungunya qui frappe l'île de la Réunion actuellement, nous sommes au regret d'annuler votre option (...). Cette décision est une mesure de prudence et de prévention sanitaires, nous espérons que vous comprendrez notre position vis à vis des autres groupes. Nous espérons néanmoins que nous continuerons à travailler ensemble.” C'est par cet e-mail que les responsables de l'Arvel, une association réunionnaise spécialisée dans les séjours de vacances pour les jeunes, apprenaient à la fin du mois de février le refus de l'auberge de jeunesse avec laquelle ils avaient pris contact de les accueillir près de Paris. Le séjour était prévu du 16 au 19 mars, il devait concerner une douzaine de jeunes Réunionnais de 14 à 18 ans, en majorité déficients mentaux, ainsi que leurs quatre accompagnateurs - et jusqu'à ce message de refus, rien n'avait semblé poser problème.

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L'épidémie de chikungunya peut-elle justifier une telle décision ? Les responsables de l'auberge de jeunesse, contactés par lci.fr, tentent de s'expliquer. "Nous sommes un établissement recevant beaucoup de scolaires", indique Bachra, du service groupes de l'auberge. "Nous n'avons reçu aucune information sanitaire. On ne sait pas si cette maladie est contagieuse, comment on l'attrape... Nous avons craint que des parents ne se retournent contre nous en nous accusant d'avoir mis en danger la santé de leur enfants. Aussi, nous avons décidé d'annuler l'option de ce groupe, qui n'avait pas encore versé d'acompte ni confirmé sa réservation."

"Il n'y a pas de discrimination chez nous"

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La gêne est perceptible dans cette explication : "Je comprends que ce groupe l'ait mal pris. Ils se sont sentis agressés, discriminés... Ce n'était vraiment pas le but. Il n'y a pas de discrimination chez nous, nous serions plutôt mal placés pour ça : nous sommes, ici, en majorité d'origine étrangère. Et La Réunion, c'est la France... " Le directeur, Guy Kieffer, dit pour sa part s'être "informé auprès de l'Institut Pasteur où l'on m'a dit qu'un moustique pouvait transmettre le virus. Or des moustiques, il y en a actuellement dans notre jardin."

Les responsables de l'Arvel, choqués, refusent de croire à un tel motif. Alors qu'un Réunionnais sur quatre est touché par la maladie (lire :"186.000 cas et 93 décès à La Réunion"), le tourisme dans l'île s'en ressent fortement, et les réservations sont en chute libre... Mais de là à invoquer la peur du chikungunya à propos d'un séjour en métropole... Raphaël Dijoux, vice-président de l'association, s'interroge : "Comment de tels propos peuvent-ils être tenus ?" Eric Romano, l'un des responsables du séjour à Paris, parle d'un refus "qui nous a fait très mal." Il contacte médias et autorités. A La Réunion, la discrimination semble évidente ; c'est ce que dénoncent aussitôt Le Quotidien de la Réunion et Le Journal de l'Ile. Ce dernier titre se livre à une attaque virulente : "En quelques lignes, un sombre idiot vient de décréter un embargo sur les Réunionnais. Que les touristes ne veuillent plus venir chez nous, c'est une chose. Mais que les Réunionnais soient confinés sur leur île, c'en est une autre. Car pour l'heure, aucune mesure de mise en quarantaine n'a été ordonnée par une quelconque autorité."

"Ce groupe sera accueilli aux dates prévues"

Une lettre a été envoyée au Premier ministre Dominique de Villepin, ainsi qu'au ministre de la Jeunesse et des Sports, Jean-François Lamour. Ce dernier a réagi samedi soir par un communiqué signé en commun avec Philippe Bas, ministre délégué à la Sécurité sociale, aux Personnes âgées, aux Personnes handicapées et à la Famille ; tous deux ont dénoncé "fermement cet acte de discrimination". Entre-temps, l'Association départementale des amis et parents d'enfants indaptés (ADAPEI), co-organisatrice du séjour en métropole, s'est dite "scandalisée". La Fédération unie des auberges de jeunesse a de son côté fait part de son intention de "réparer cet acte de discrimination".

Une exposition médiatique à laquelle l'auberge de jeunesse ne s'attendait certainement pas. "C'était une décision hâtive, c'est vrai : on s'en excuse", indiquent les responsables de l'auberge à lci.fr. Avant de poursuivre avec un brin d'agacement : "Si le directeur de l'Arvel nous avait appelés, il aurait été possible de trouver un terrain d'entente. Au lieu de ça, l'affaire arrive directement aux ministres, ça devient une affaire d'Etat... Et quand on téléphone à La Réunion, personne ne répond. Nous avons reçu de la Fédération des auberges de jeunesse un courrier nous demandant de prendre ce groupe : c'est ce que nous allons faire. Nous avons informé notre hiérarchie que ce groupe sera accueilli aux dates prévues."

Mais les inquiétudes à propos du chikungunya sont toujours là. "Si une des personnes qui vient pour ce séjour tombe malade, comment doit-on réagir ? Et que dire aux parents qui nous confient leurs enfants ?" Alors même que, les autorités sanitaires sont formelles sur ce point, le risque de propagation en métropole est quasi-nul (lire : "Le moustique présent en métropole")...

Première confirmation d'un décès direct dû au chikungunya

La fillette de 10 ans dont le décès à la Réunion le mois dernier avait été attribué au chikungunya, a succombé à une méningo-encéphalite due au virus qui est donc "la cause directe" de la mort, a indiqué dimanche l'Agence régionale de l'hospitalisation (ARH). La petite fille était décédée à l'hôpital de Saint-Denis, le 20 février, une semaine après avoir contracté le chikungunya, alors qu'elle avait pu retourner à l'école. En janvier, un garçon de 10 ans était décédé à Sainte-Suzanne dans des conditions similaires et le chikungunya avait été également considéré comme une "cause directe" de la mort. Mais dans le cas de ce jeune garçon, "on ne saura jamais" réellement les causes de la mort, faute d'autopsie.

 

Photo d'ouverture : illustration prétexte. AFP /ISSOUF SANOGO

Par Franck Lefebvre-Billiez le 04 mars 2006 à 14:37
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