
A Paris, la rue Montgallet est un peu aux " nerds " (fans de high-tech), ce que les Champs-Elysées sont aux accrocs du luxe ou le quartier Saint-Germain aux amateurs d'art. Située dans le 12e arrondissement de Paris, cette rue regorge de petits magasins d'informatique réputés pour leurs bonnes affaires. Leurs très bas prix n'ont pas fait qu'attirer les passionnés de la souris ou du son... Lundi dernier, à 18 heures, 180 gendarmes ont investi d'un coup le quartier, neutralisant les rues et perquisitionnant 14 boutiques. Ultime étape d'une enquête de plusieurs mois, qui a permis de faire tomber un vaste réseau qui importait et revendait des CD et DVD vierges sans reverser la TVA. Lci.fr a remonté le fil de l'enquête. Récit d'une traque.
A l'origine, une plainte de la SORECOP
Tout commence en décembre 2004, à la suite d'une plainte de la SORECOP, l'organisme chargé du recouvrement des taxes inhérentes à la propriété intellectuelle sur les supports vierges. Le Groupement d'intervention régional (GIR) de Paris, structure spécialisée dans le démantèlement des réseaux d'économie souterraine, est saisi de l'enquête. Assez rapidement, il est établi que plusieurs magasins de la rue Montgallet ne paient pas de redevance à l'organisme. "Ils vendaient des CD vierges à 21 centimes d'euros pièce, explique une source proche de l'enquête. Quand vous savez que les taxes, à elles seules, sont de 42 centimes d'euros, que le coût de fabrication est d'environ 15 centimes d'euros et que, derrière, il faut bien que le commerçant se réserve une marge, vous vous rendez vite compte qu'il y a forcément un problème".
Le "parrain" chinois de Montgallet repéré
Débute alors un minutieux travail de planque. Les enquêteurs du GIR 75 repèrent quels sont les magasins approvisionnés par ces CD et DVD vierges à prix cassé. Tous appartiennent à la même famille chinoise. L'un d'eux, sorte de "parrain" ou tête de réseau, se charge de commander, réceptionner et répartir les palettes dans les boutiques. Les enquêteurs constatent que le camion qui effectue les livraisons vient de la société Kelesys, basée à Frepillon, dans le Val d'Oise (95). On est à l'automne 2005. Le GIR 75 transmet alors le dossier au GIR 95. Ce dernier met en place un groupe de travail associant le groupement de gendarmerie du Val d'Oise et la section de recherches de Versailles.
Nouveau travail de planque. Les camions sont filés et le fonctionnement du réseau mis à nu. "Kelesys importait illégalement CD, DVD et clés USB depuis l'Allemagne, via une autre société basée au Luxembourg, explique un enquêteur. Cette dernière achetait de manière tout à fait légale les produits à des fabricants allemands ayant pignon sur rue, en disant qu'elle allait les revendre en Allemagne. Or, poursuit-il, profitant de l'absence de frontière, elle faisait discrètement livrer la marchandise à Kelesys, en France, sans s'acquitter des taxes". Quoi de plus simple, en effet, puisque l'enquête déterminera que les deux sociétés possèdaient... le même gérant.
Arrestations en série
Les preuves accumulées deviennent suffisamment accablantes. Une première opération est menée le 23 février dernier, dans le Val d'Oise, la Seine-Saint-Denis, les Yvelines et à Paris, pour faire tomber le "cerveau " du réseau. Huit personnes sont interpellées, dont le gérant, sa femme, son frère et un transporteur. Tous sont libérés, sauf le gérant et son frère, placés sous mandat de dépôt. Lors de cette même opération, les gendarmes saisissent 220 000 euros en liquide et 60 000 CD et DVD vierges. L'étape suivante est, logiquement, la rue Montgallet. Avant de lancer l'opération, les enquêteurs du GIR 75 effectuent un important travail d'identification. "Il fallait connaître toutes les têtes à faire tomber, précise un gendarme. Les salariés ne nous intéressaient pas. Ils nous fallait les gérants, de fait ou de droit". Il faut ensuite trouver une date qui convienne à tout le monde : juge d'instruction, gendarmes, douaniers, agents du fisc....
Lundi 6 mars, 18 heures, plusieurs camions bleus font irruption dans le 12e arrondissement. En une fraction de seconde, 180 gendarmes figent les lieux. Quatorze magasins et leurs entrepôts sont pris d'assaut. Butin : 75 000 CD et DVD vierges saisis, des registres comptables, des ordinateurs, etc... 60 000 euros sont mis sous scellé et plusieurs comptes en banque bloqués. Treize personnes, gérants des magasins, sont interpellées et placées en garde à vue. Lors de ce coup de filet au coeur du temple parisien de l'informatique, les enquêteurs ont également relevé quinze infractions sur le travail illégal et découvert deux étrangers en situation irrégulière. Mercredi après-midi, quatorze prévenus étaient toujours en garde à vue (deux ont été libérés mardi, mais trois autres se sont présentés spontanément). Au moins 12 d'entre eux devaient être présentés dans la soirée au juge d'instruction pour se voir signifier leur mise en examen pour "recel et détention de marchandises importées sans autorisation" et être placés sous contrôle judiciaire.
Blanchiment d'argent
L'enquête est loin d'être terminée. " Il va falloir éplucher les registres et factures existantes et mettre la main sur le reste de l'argent illégal généré par ce business " confie un proche du dossier qui ajoute que " derrière tout ça, il y a de toute évidence un circuit de blanchiment d'argent ". Ce qui est d'ores et déjà avéré, c'est que pour la seule année 2005, la société Kelesys a enregistré un chiffre d'affaires de 3,5 à 4 millions d'euros et qu'elle n'en a déclaré que 500 000. La procédure devrait conduire à la confiscation des avoirs générés par cette activité frauduleuse. A savoir, un pavillon d'une valeur de 540 000 euros et deux véhicules. L'enquête continue. Le business aussi. Tous les magasins perquisitionnés avaient rouvert leurs portes dès le lendemain matin.
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