"Rue de l'informatique" : le récit d'une traque

Par Par Alexandra GUILLET, le 08 mars 2006 à 18h59 , mis à jour le 09 mars 2006 à 17h54

Deux ans d'enquête minutieuse auront été nécessaires pour démanteler un réseau qui importait illégalement et revendait des CD et DVD vierges dans des magasins d'informatique de la rue Montgallet à Paris (XIIe). Lci.fr vous en révèle les coulisses.

informatique promo

A Paris, la rue Montgallet est un peu aux " nerds " (fans de high-tech), ce que les Champs-Elysées sont aux accrocs du luxe ou le quartier Saint-Germain aux amateurs d'art. Située dans le 12e arrondissement de Paris, cette rue regorge de petits magasins d'informatique réputés pour leurs bonnes affaires. Leurs très bas prix n'ont pas fait qu'attirer les passionnés de la souris ou du son... Lundi dernier, à 18 heures, 180 gendarmes ont investi d'un coup le quartier, neutralisant les rues et perquisitionnant 14 boutiques. Ultime étape d'une enquête de plusieurs mois, qui a permis de faire tomber un vaste réseau qui importait et revendait des CD et DVD vierges sans reverser la TVA. Lci.fr a remonté le fil de l'enquête. Récit d'une traque.

A l'origine, une plainte de la SORECOP

Tout commence en décembre 2004, à la suite d'une plainte de la SORECOP, l'organisme chargé du recouvrement des taxes inhérentes à la propriété intellectuelle sur les supports vierges. Le Groupement d'intervention régional (GIR) de Paris, structure spécialisée dans le démantèlement des réseaux d'économie souterraine, est saisi de l'enquête. Assez rapidement, il est établi que plusieurs magasins de la rue Montgallet ne paient pas de redevance à l'organisme. "Ils vendaient des CD vierges à 21 centimes d'euros pièce, explique une source proche de l'enquête. Quand vous savez que les taxes, à elles seules, sont de 42 centimes d'euros, que le coût de fabrication est d'environ 15 centimes d'euros et que, derrière, il faut bien que le commerçant se réserve une marge, vous vous rendez vite compte qu'il y a forcément un problème". 

Le "parrain" chinois de Montgallet repéré

Débute alors un minutieux travail de planque. Les enquêteurs du GIR 75 repèrent quels sont les magasins approvisionnés par ces CD et DVD vierges à prix cassé. Tous appartiennent à la même famille chinoise. L'un d'eux, sorte de "parrain" ou tête de réseau, se charge de commander, réceptionner et répartir les palettes dans les boutiques. Les enquêteurs constatent que le camion qui effectue les livraisons vient de la société Kelesys, basée à Frepillon, dans le Val d'Oise (95). On est à l'automne 2005. Le GIR 75 transmet alors le dossier au GIR 95. Ce dernier met en place un groupe de travail associant le groupement de gendarmerie du Val d'Oise et la section de recherches de Versailles.

Nouveau travail de planque. Les camions sont filés et le fonctionnement du réseau mis à nu. "Kelesys importait illégalement CD, DVD et clés USB depuis l'Allemagne, via une autre société basée au Luxembourg, explique un enquêteur. Cette dernière achetait de manière tout à fait légale les produits à des fabricants allemands ayant pignon sur rue, en disant qu'elle allait les revendre en Allemagne. Or, poursuit-il, profitant de l'absence de frontière, elle faisait discrètement livrer la marchandise à Kelesys, en France, sans s'acquitter des taxes". Quoi de plus simple, en effet, puisque l'enquête déterminera que les deux sociétés possèdaient... le même gérant.

Arrestations en série

Les preuves accumulées deviennent suffisamment accablantes. Une première opération est menée le 23 février dernier, dans le Val d'Oise, la Seine-Saint-Denis, les Yvelines et à Paris, pour faire tomber le "cerveau " du réseau. Huit personnes sont interpellées, dont le gérant, sa femme, son frère et un transporteur. Tous sont libérés, sauf le gérant et son frère, placés sous mandat de dépôt. Lors de cette même opération, les gendarmes saisissent 220 000 euros en liquide et 60 000 CD et DVD vierges. L'étape suivante est, logiquement, la rue Montgallet. Avant de lancer l'opération, les enquêteurs du GIR 75 effectuent un important travail d'identification. "Il fallait connaître toutes les têtes à faire tomber, précise un gendarme. Les salariés ne nous intéressaient pas. Ils nous fallait les gérants, de fait ou de droit". Il faut ensuite trouver une date qui convienne à tout le monde : juge d'instruction, gendarmes, douaniers, agents du fisc....

Lundi 6 mars, 18 heures, plusieurs camions bleus font irruption dans le 12e arrondissement. En une fraction de seconde, 180 gendarmes figent les lieux. Quatorze magasins et leurs entrepôts sont  pris d'assaut. Butin : 75 000 CD et DVD vierges saisis, des registres comptables, des ordinateurs, etc... 60 000 euros sont mis sous scellé et plusieurs comptes en banque bloqués. Treize personnes, gérants des magasins, sont interpellées et placées en garde à vue. Lors de ce coup de filet au coeur du temple parisien de l'informatique, les enquêteurs ont également relevé quinze infractions sur le travail illégal et découvert deux étrangers en situation irrégulière. Mercredi après-midi, quatorze prévenus étaient toujours en garde à vue (deux ont été libérés mardi, mais trois autres se sont présentés spontanément). Au moins 12 d'entre eux devaient être présentés dans la soirée au juge d'instruction pour se voir signifier leur mise en examen pour "recel et détention de marchandises importées sans autorisation" et être placés sous contrôle judiciaire.  

Blanchiment d'argent

L'enquête est loin d'être terminée. " Il va falloir éplucher les registres et factures existantes et mettre la main sur le reste de l'argent illégal généré par ce business " confie un proche du dossier qui ajoute que " derrière tout ça, il y a de toute évidence un circuit de blanchiment d'argent ". Ce qui est d'ores et déjà avéré, c'est que pour la seule année 2005, la société Kelesys a enregistré un chiffre d'affaires de 3,5 à 4 millions d'euros et qu'elle n'en a déclaré que 500 000. La procédure devrait conduire à la confiscation des avoirs générés par cette activité frauduleuse. A savoir, un pavillon d'une valeur de 540 000 euros et deux véhicules. L'enquête continue. Le business aussi. Tous les magasins perquisitionnés avaient rouvert leurs portes dès le lendemain matin.

Par Par Alexandra GUILLET le 08 mars 2006 à 18:59
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24 Commentaires

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  • Tony, le 09/03/2006 à 15h54

    De toutes facon cette taxe n'a pas lieux d'avoir lieux vu que le gouvernement nous a deposseder du droit a la copie privee

  • Michel, le 09/03/2006 à 15h51

    60000 cd x (42 + 15 centimes d'euros )= 34200 euros cad par exemple les frais de notaire et d'agence immobilière pour une seule petite transaction parisienne d'un appartement "normal" aux yeux du gouvernement. c'est vrai qu'il vaut mieux frapper fort sur des asiatiques qui bossent 10 heures par jour pour gagner minablement leur vie que d'oser s'attaquer aux notaires et aux agences immobilières parisiennes qui se font de l'or chaque jour à chaque fois qu'ils font signer quelques feuilles de papier. La connerie humaine dans toute sa splendeur. 2007 ce n'est pas loin, on n'oubliera pas. Merci la droite

  • Laurent, le 09/03/2006 à 15h24

    J'habite en chine et pour pareils produits on ne met aucune taxe. 42 centimes de taxes sur un produit qui en vaut 5, je me demande vraiment qui peuvent etre les vrais escrocs dans l'affaire.

  • Moi, le 09/03/2006 à 14h37

    Il existe pourtant une solution tres simple et efficace pour acheter ses cd et dvd vierges: commandez les aux etats-unis. En moyenne, 20$ pour 100 dvd! qui dit mieux?

  • Philippe, le 09/03/2006 à 14h07

    Le quatier Montgallet est un quartier que je connais bien et me rend de temps en temps pour faire des achats informatiques. Les commerçants sont des travailleurs. Certes il y a eu peut-être de l'économie souterraine, mais que dire de tous ces fonctionnaires qui sont à la charge de la société. Je pense que le préjudice financier est plus lourd à assumer coté fonctionnaires.

  • Alain, le 09/03/2006 à 14h05

    Ils ont bien raison. Pourquoi payer plus cher quand on peut payer moins. De toute façon, les gens arrivent toujours à acheter leurs cd sans taxes. Si ce ne sont pas ces chinois qui les vendent, ce seront d'autres personnes. Supprimer la taxe c'est supprimer le délit. Que la police se concentre sur des choses plus importantes.

  • Albert, le 09/03/2006 à 11h02

    A William de La Rochelle, ce sont les ARTISTES qui touchent la taxe sur les supports vierges, pas les éditeurs. La seule chose sur laquelle on est d'accord, c'est que cette taxe est scandaleuse, et d'une hypocrisie sans nom, puisque tout les internautes font ce que font ces chinois...ils achètent leurs CD/DVD vierges en Belgique ou en Allemagne.

  • Petitpiou, le 09/03/2006 à 10h53

    Que ne fait-on pas pour défendre les intérêts du FISC et de la SACEM?

  • Gaumet, le 09/03/2006 à 10h29

    Travail exceptionnel de notre gendarmerie.

  • Gaumet, le 09/03/2006 à 10h27

    Bravo a nos gendarmes.mais je pense que l'on devrait aussi controler les boutiques de telephones portables.dans certains quartiers c'est plus que douteux.

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