
"J'ai du mal à voir l'issue de tout ce merdier, reconnaît dubitatif Luz, dessinateur au journal satirique Charlie Hebdo. Mais la terreur fonctionne puisque l'on ne fera pas circuler cette expo". "J'espère qu'on va pas se faire attaquer par des bouddhistes ce soir ! ", lance en plaisantant Martin, un de ses confrères. La scène se passe mardi soir, au café la Mer à Boire, sur les hauteurs de Belleville, dans le 20e arrondissement de Paris, où sont exposées depuis trois semaines des caricatures de presse sur le thème "Ni Dieu, Ni Dieu". Dans les cadres, chaque religion en prend pour son grade.
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| Un pavé dans la Mer à Boire |
Depuis 19h30, le bar est bondé. Les gérants, Mareka, Marianne et Zayed, ont décidé d'organiser une rencontre entre les habitants du quartier et les dessinateurs. Car, depuis 15 jours, des jeunes du coin, pour la plupart musulmans, multiplient les menaces (lire Une expo de caricatures religieuses vandalisée à Paris). Lundi soir, un pavé a même atterri dans l'une des vitrines.
Les dessinateurs sont les premiers à prendre la parole. Pour Charb, les "gamins" qui ont menacé de brûler le bar si les dessins ne sont pas décrochés des murs "ont pris le prétexte de l'Islam pour rouler des mécaniques dans le quartier ". Il rappelle au passage que, suite à l'affaire des caricatures suédoises, "deux députés UMP essaient de réinstaurer le blasphème comme un délit ". En aparté, Siné, dessinateur athée, partage son avis : "Je viens par solidarité mais je suis sûr que la religion n'a rien à faire là-dedans. Ce sont juste des imbéciles incapables de comprendre les dessins d'humour".
"Respectez les athées"
Quelques minutes plus tard, les intéressés font justement leur entrée dans le bar, capuche ou casquette vissée sur la tête. L'un d'entre eux, Fabien, prend la parole. "Vous avez mis des dessins qui choquent certaines personnes (...). Moi je suis athée et ils m'ont choqué. Un père de famille qui passe avec ses enfants est obligé de les regarder (...). Vous faites de la dictature car vous imposez aux gens de voir des trucs qu'ils ne veulent pas voir !". Cris de protestation dans le bar enfumé.
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| En signe d'apaisement, certains dessins ont été recouverts d'une feuille blanche barrée "censurée" |
"En un mois, j'ai été agressée quatre fois"
"Bonjour je m'appelle Estelle, entend-on soudain au micro. Il y a deux ans, j'ai ouvert un atelier de chapeau, à côté, rue Clamart ". La douceur de la voix tranche, le silence se fait. " Le premier mois, j'ai été agressée quatre fois par des jeunes du quartier. J'ai fini par aller voir les flics qui m'ont conseillé de déménager ou de prendre un chien"... "Bouge, le 20e il est grand !", lui jette un jeune black, tête planquée sous sa capuche. "C'est trop facile de s'en prendre à une nana toute seule ! " a-t-elle à peine le temps de rétorquer. Le brouhaha reprend de plus belle, les insultes et les gestes d'intimidation aussi. Les jeunes ressortent du café. Les discussions se poursuivent sur le trottoir. Des policiers en civils veillent discrètement.
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| A l'intérieur de la Mer à boire, juste avant le débat |
Quelques professeurs et éducateurs du quartier sont là aussi. "Ils n'auraient pas du faire une expo pareille ici, lâche à mi-voix une enseignante parmi la nuée de journalistes qui prennent des notes. Il faut savoir tenir compte d'un contexte. Il aurait fallu leur expliquer la démarche avant, pas après". "Il y a trop de passion, ça ne sert à rien, il faut arrêter maintenant ou ca va dégénérer", confie un éducateur.
Peu après 22 heures, Mareka, debout sur une table, clôture le débat. Sans incident. "On n'est toujours pas d'accord, constate-t-elle. Mais on est satisfait de la mobilisation des gens, des acteurs sociaux et des jeunes qui, cette fois, sont venus s'exprimer avec des mots". Pas d'accord, donc. Mais le constat d'un profond et alarmant fossé entre ces jeunes et leurs aînés. Et une question, encore sans réponse : comment faire pour que le bar continue d'exister après cette affaire là ?
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