© AFP"Attendu, en dernière analyse, que de l'accusation portée contre Dreyfus, rien ne reste debout ; et que l'annulation du jugement du conseil de guerre ne laisse rien subsister qui puisse à sa charge être qualifié crime ou délit" : c'est par ces mots que la Cour de cassation mettait fin, le 12 juillet 1906, à la plus célèbre affaire politico-judiciaire de l'histoire contemporaine française. Ce lundi, cette même Cour célèbre les 100 ans de l'arrêt réhabilitant le capitaine Alfred Dreyfus injustement accusé de trahison, en organisant un colloque qui réunira historiens et juristes dans la salle même où fut prononcée cette décision.
Plusieurs spécialistes de cette affaire participeront à cette conférence intitulée "De la justice dans l'affaire Dreyfus" - notamment Jean-Jacques Becker, professeur à l'Université Paris X-Nanterre ou Vincent Duclert, auteur de la première biographie du capitaine Dreyfus, publiée en avril 2006. Un ouvrage collectif portant le même titre que le colloque va être publié à l'occasion de l'événement. La force de l'arrêt réhabilitant Dreyfus "est de rappeler le pouvoir de la justice lorsqu'elle se donne les moyens intellectuels, juridiques et éthiques les plus décisifs pour dominer les affaires les plus monstrueuses, parvenir à la vérité et juger en conscience", a déclaré Guy Canivet, Premier président de la Cour de cassation, lors de la conférence de presse de présentation du colloque, le 6 avril dernier.
Dreyfus au Panthéon, l'idée fait son chemin
"L'Affaire" appartient aujourd'hui à "l'héritage républicain", par-delà le clivage droite-gauche, estime l'historien Jean-Jacques Becker. Elle est "un des moments où s'est construite l'identité française", la France puisant dans cet épisode un argument pour se voir comme "porte-parole de la justice à travers le monde". Et cent ans après, les résonances en sont toujours vives. Une preuve du caractère toujours vivace de cette référence avait d'ailleurs été apportée en janvier 1998 à l'Assemblée nationale par Lionel Jospin. A l'occasion du centenaire du "J'accuse" de Zola, le Premier ministre socialiste avait affirmé : "la gauche était dreyfusarde et (...) la droite était antidreyfusarde", suscitant une bronca de la droite. Il avait dû préciser après coup qu'il n'avait "pas mis en cause la droite d'aujourd'hui".
Pour Jean-Jacques Becker, cet épisode, comme les propositions de transfert au Panthéon de la dépouille d'Alfred Dreyfus, montre que l'affaire "occupe encore une grande place dans l'opinion". Et, ajoute-t-il, "ce n'est probablement pas près de finir". Dreyfus au Panthéon : l'idée fait en effet son chemin. Jack Lang a été un pionnier en suggérant début mai, par une lettre au président de la République, ce "bel acte" qui distinguerait "la résistance à l'oppression et à l'injustice, le combat pour le respect et la dignité". Il a indiqué vendredi avoir reçu de l'Elysée une réponse marquant "que le président Chirac envisage sérieusement cette éventualité". Le ministre de la Justice Pascal Clément s'y était aussi déclaré mardi favorable. Arrière-petit-neveu du capitaine, l'ex-ministre Olivier Stirn a fait de son côté une démarche dans le même sens auprès du chef de l'Etat. Si ce transfert devait être décidé, le capitaine reposerait aux côtés de l'un de ses plus ardents défenseurs, Emile Zola.
L'affaire commence le 15 octobre 1894. Après la découverte de fuites de renseignements militaires provenant de l'état-major français, le capitaine Alfred Dreyfus, polytechnicien de 36 ans de confession juive, est arrêté pour espionnage au profit de l'Allemagne. Traduit en conseil de guerre le 22 décembre, il est condamné à la déportation vers le bagne de l'île du Diable en Guyane où il restera jusqu'en juin 1899. Entretemps, un pneumatique révèle une correspondance entre l'attaché militaire à l'ambassade d'Allemagne à Paris et le commandant français Esterhazy. Mais l'armée refuse d'admettre la moindre erreur envers Dreyfus ; jugé, Esterhazy sera acquitté, pendant que l'Aurore publie le "J'accuse" de Zola, que la France se déchire entre dreyfusards et anti-dreyfusards et que l'antisémitisme se déchaîne. De nouveau jugé et condamné, puis grâcié par le président Emile Loubet, Dreyfus devra attendre jusqu'en 1906 sa réhabilitation.L'Affaire Dreyfus
Photo d'ouverture : 21 juillet 1906 : le capitaine Dreyfus discute avec le Général Gillain qui vient de lui remettre la légion d'honneur lors de la cérémonie célébrant sa réhabilitation - AFP
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