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630 km par jour pour aller travailler !

Par Sophie LUTRAND, le 01 octobre 2009 à 14h11, mis à jour le 08 octobre 2009 à 10:35

Dossier : Grand Paris - Actualités

Chaque matin en arrivant au travail, ils ont déjà passé environ deux heures dans les transports... pas dans le RER ou le métro mais dans le TGV. Ils sont Dijonais et travaillent à Paris : reportage dans un monde à part.

Les habitués du Dijon-Paris ont mis au point un système de carte pour prendre le café ensemble tous les matins. Les habitués du Dijon-Paris ont mis au point un système de carte pour prendre le café ensemble tous les matins. © Sophie Lutrand

Le Grand Paris, projet cher à Nicolas Sarkozy, a commencé son voyage législatif. Les transports, l'urbanisme, l'emploi seront les enjeux des prochaines régionales. La rédaction a mené l'enquête dans la capitale et sa région. Son fil rouge : le RER A et ses rives... 

 Gare de Lyon

"Tiens, Patrick est en retard". 6h50, gare de Dijon, TGV pour Paris, voiture 4. Au fur et à mesure qu'ils montent dans le train, les passagers se font la bise, s'appellent par leur prénom, se chambrent un peu puis prennent place, la même tous les matins. 6h52, le train démarre. Plusieurs centaines de Bourguignons font le trajet Dijon-Paris tous les jours en TGV à l'heure où d'autres (enfin, un peu plus tard) prennent le RER ou le métro.

1h40 le matin, pareil le soir. Sans compter le temps pour rejoindre leur travail depuis la gare de Lyon. En moyenne donc quatre heures de transports en commun. Pourtant, ils s'estiment privilégiés : "comparé au RER aux heures de pointe où  l'on est coincé sous l'aisselle du voisin, voyager en TGV, c'est le Club Med", estime Roland qui fait le trajet Dijon-Paris depuis 17 ans.

D'ailleurs, l'ambiance n'en est pas très éloignée : rituel du café tous les matins, pots pour les anniversaires, Noël, Pâques, dégustation de vins et pâtés-rillettes pour le Salon de l'agriculture, soirée moules-frites et, tous les vendredis soirs, pot dans le 16h58 pour fêter la "Saint week-end". Evidemment, tout ça dans le train, et uniquement dans les voitures trustées par les abonnés.

 "Il y a des chefs d'entreprise et des syndicalistes : on a tout sous la main, si on a besoin de conseil"

"Au début, je voyageais seul dans mon coin, je lisais, je dormais, explique Bernard. Et puis un soir, j'étais fatigué et je suis monté dans le TGV d'à côté, par erreur. Ils m'ont vu et sont venus me chercher". "Ils"', ce sont les autres habitués qui à force de se croiser, ont décidé de dépasser le "bonjour, bonsoir" et de voyager ensemble. Ils forment une communauté, ont leur site internet, leurs habitudes, leurs règles et leur place. "Là par exemple, vous êtes assises à la place de Murielle (aïe !). Mais ça va parce qu'on est mercredi et qu'elle est en 4/5e pour les enfants (ouf !)", me dit-on.

"On se met un peu par affinités", explique Eric, quadra qui travaille dans le secteur de la mode. En face de lui, Guy, la cinquantaine, chemise blanche, pantalon de costume feuillette assidûment un manuel de golf. A côté d'Eric, Sylvia, jolie jeune femme qui sitôt assise, ferme les yeux et s'assoupit : "Mais attention, elle entend tout quand même", s'amuse Patrick qui complète le carré. Un peu plus loin, c'est le coin revue de presse : les journaux s'étalent sur les tablettes et Léo, fringante chef d'entreprise, les compulse un à un.

Le seul point commun de cette communauté, que beaucoup considèrent comme une famille, c'est de faire le même trajet. Dans la vie, ces informaticiens, profs, avocats, fonctionnaires, contrôleurs des impôts, graphistes, agents SNCF se croiseraient peut-être, mais pas plus. Milieu social, âge et sensibilité politique, ils n'ont pas grand chose en commun. "Dans le groupe, il y a des chefs d'entreprise et des syndicalistes", constate Daniel, lui-même agent immobilier. "C'est pratique, on a tout sous la main, si on a besoin de conseil". Ils se rendent des services : "la fille de Bernard fait des études de mode, je lui ai trouvé un stage dans mon entreprise", explique Eric. Plus simplement, Cécile a récemment eu besoin des conseils de Bertrand, agent des impôts, pour remplir sa déclaration. Un vrai réseau.

 "Une fois, j'étais fâché,
j'ai boudé le groupe
mais c'était trop dur,
je suis revenu"

Comme dans toute famille, on s'aime, on se déteste. "C'est les feux de l'amour", rigole Eric. Ah bon, il y a des histoires d'amour ? "Non, non", s'empresse Eric. "Comment ça non ? s'exclame Guy, bien sûr que si, légitimes ou pas d'ailleurs". "Moi j'ai rencontré ma seconde épouse dans le train", témoigne Roland. Mais depuis, elle ne fait plus les trajets et à son tour, "elle trouve que je ne suis pas souvent là". Car; il y a bien un hic quand même. A passer sa vie dans le train ou au travail, les abonnés partent tôt, rentrent tard : pas idéal pour une vie de famille.

"Il ne faut pas croire que c'est un choix de convenance", s'emporte Bertrand. "Si l'on avait la possibilité d'avoir un travail aussi intéressant à Dijon, on n'irait pas à Paris". Alors, en attendant, voyager ensemble permet de rendre les choses moins difficiles. "Sinon, on deviendrait fous", avoue Bernard, l'accordéoniste. Une fois, j'étais fâché, j'ai boudé le groupe mais c'était trop dur, je suis revenu", confie Roland très sérieusement.

C'est comme au travail donc mais sans chef ? "Bien sûr que si il y en a un, vous n'avez pas remarqué ? " Si en effet, dans le 6h52, chemise blanche, yeux clairs, voix qui porte, Henri-Alain est "le" chef naturel. Dans le 6h20, c'est Hassan, plus discret mais tout aussi efficace pour recruter de nouveaux "habitués". "Dans tout groupe, il faut des gens qui soient moteurs. C'est d'ailleurs eux qui s'occupent du site internet", explique Patrick.

 Alex, le contrôleur
moustachu connaît
tous les abonnés
par leur prénom

Bon, c'est pas tout ça, mais on arrive à Montbard ! Et c'est l'heure du café. Eric prend son matériel et passe derrière le bar. Dans ce TGV, pas de service de restauration alors, en accord avec les contrôleurs (mais pas tous), les habitués ont le droit de disposer de la machine à expresso. Eric transporte tous les matins les bouteilles d'eau, les dosettes, touillettes, gobelets et sucre. Il a même imprimé une carte pour chaque abonné : "10 euros pour 22 cafés. On offre juste un café à Alex", le contrôleur moustachu qui connaît tous les abonnés par leur prénom, explique Eric, qui tous les matins joue les barmans. "C'est vraiment une relation de confiance avec les contrôleurs, ils savent que l'on ne va pas abuser et qu'on fera le ménage derrière nous".

Une relation de confiance aussi pour les billets de train. "Parfois, certains voyageurs rejoignent le groupe parce qu'ils savent que l'on est rarement contrôlés". Mais si les habitués s'aperçoivent que la personne resquille et ne paie pas son abonnement ou ne réserve pas sa réservation, une fois, deux fois et il est expulsé du groupe. "On tient à notre réputation", affirme Patrick. Des habitudes, des codes, des règles, des chefs, une vraie micro-société. Eux se considèrent comme une famille.

Quelques chiffres
  • Voici les 5 trajets les plus fréquentés chaque jour par les abonnés TGV
  • 1. Vernon-Port-Villiers
    2. Paris-Lille
    3. Paris-Rouen
    4. Paris-Orléans
    5. Paris-Le Mans
     
    Prix d'un abonnement
  • Paris-Lille :
    1 mois en 2e classe : 574,20€ la première année (15,80€ le trajet), 454,40 € la troisième année (12,80€ le trajet)
     
    Paris-Dijon :
    1 mois en 2e classe : 557,40€ la première année
    441,10 euros la troisième année
     
    Paris-Le Mans
    529,70€ la première année, 419,40€ la troisième année
     
    Fin décembre 2008, la SNCF dénombrait 18 500 abonnés en France. Ce chiffre est stable.
    82% des forfaits se font entre Paris et la province et 18% de province à province.

 Par Sophie Lutrand

 
Par Sophie LUTRAND le 01 octobre 2009 à 14:11
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