L'épouse Courjault à Tours le 22 août 2006 © TF1/LCILCI.fr : Que vous inspire cette affaire des bébés congelés ?
Sophie Marinopoulos (1) : On est dans le monde de l'impensable et d'ailleurs, on ne sait quoi penser. Cette affaire illustre peut-être le phénomène du déni de grossesse. C'est-à-dire le fait que la femme va nier la réalité de sa grossesse. Elle n'a aucune image de l'attente d'un enfant ; il y a un vide de la pensée. Lorsqu'il y a un déni massif jusqu'à l'accouchement, très souvent l'accouchement se fait dans des conditions terribles et soit l'enfant décède, soit la femme annule la réalité de la vie [en tuant l'enfant, NDLR].
Ce déni de grossesse peut se produire dans un milieu social aisé et instruit. La vie psychique n'a rien à voir avec les tranches sociales. Personne n'est à l'abri. Cela arrive très régulièrement, et il y a des infanticides en France tous les ans.
LCI.fr : Quelles sont les statistiques d'infanticides en France ?
S. M. : Il n' y a pas d'études sur le sujet. D'ailleurs, le terme d'infanticide a été retiré des textes ; on parle de meurtre sur des mineurs de moins de 15 ans. C'est donc difficile de savoir combien de bébés sont tués par leur mère.
LCI.fr : Quelles sont les causes du déni de grossesse ?
S. M. : Une grossesse s'ancre dans une histoire de vie, une histoire personnelle et de couple. Elle met en relief les liens entre l'histoire passée et l'histoire présente. Lors d'une grossesse, la transformation n'est pas seulement physique mais aussi psychique. Dans les maternités françaises, on soigne très bien mais prendre soin des patientes, c'est différent : nous sommes en perte de vitesse, il y a de gros efforts à faire.
LCI.fr : Véronique Courjault est mère de deux enfants âgés de 10 et 11 ans. Comment peut-on être mère, élever des enfants et commettre les infanticides, dont elle s'est accusée ?
S. M. : Chaque grossesse est unique, on ne peut pas les comparer. Une mère peut commettre un infanticide après plusieurs grossesses. Si à aucun moment, une réalité ne vient mettre un point final à ce mode de communication d'un état de mal-être, les infanticides ne peuvent que se reproduire. Et dans cette affaire, personne n'a rien vu, le déni a été contagieux.
LCI.fr : Qu'est-ce qui a pu pousser une mère à mettre les cadavres des bébés dans le congélateurs ?
S. M. : Dans les cas d'infanticides, les corps des enfants ne sont jamais loin de la mère. On les retrouve souvent. En général, les mères avouent très vite, ce n'a pas été le cas pour Véronique Courjault. C'est ce qui m'a étonnée dans cette affaire.
(1) Sophie Marinopoulos est psychiatre-psychanalyste au CHU de Nantes. Elle a écrit Dans l'intimité des mères, paru en 2005 aux éditions Fayard.
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