Tour de France, 8e étape, le 15 juillet 2007 © France 2Michel Audran, spécialiste du dopage sanguin, est professeur de biophysique à la Faculté de pharmacie de Montpellier.
LCI.fr : En admettant que Rasmussen ait réellement bien triché, comment s'y serait-il pris pour passer au travers des contrôles depuis le début du Tour ?
Michel Audran : Au printemps, il sort tout d'abord du circuit pour éviter les contrôles et effectue une cure d'EPO pendant trois à quatre semaines. Il augmente ainsi ses globules rouges pour oxygéner son sang et favoriser ses capacités d'endurance. Il prélève ensuite son propre sang pour retirer ces globules rouges supplémentaires et revenir au taux autorisé. Il garde le sang obtenu pour se le transfuser à nouveau au matin des étapes ciblées. L'opération dure tout au plus trente minutes et il est absolument impossible de détecter cette méthode à l'arrivée même en cas de contrôle sanguin. Le soir, il extrait le sang transfusé le matin pour le réutiliser plus tard. En voyant ses performances en montagne et dans le contre-la-montre, Rasmussen a certainement eu recours à une transfusion sanguine autologue.
LCI.fr : Cela nécessite néanmoins une certaine logistique lors de l'épreuve.
M.A. : Pas forcément. Les sportifs sont désormais rodés. Il leur faut simplement veiller à ne pas mélanger les poches de sang avec celles d'autres personnes et les maintenir à une température d'environ 4°. Un tricheur peut très bien demander à un soigneur extérieur à son équipe d'effectuer le transfert de ville en ville, à l'insu du médecin officiel de la formation, voire de son manager si ce dernier n'est pas trop regardant.
Dopage en juin, contrôle négatif en juillet
LCI.fr : Dans le cas du Tour de France, il est donc tout à fait possible de se doper en juin, de bénéficier des effets de la triche en juillet et de rester négatif aux contrôles ?
M.A. : Malheureusement, oui.
LCI.fr : Comment y remédier ?
M.A. : Les contrôles sanguins effectués les matins pour détecter des taux d'hématocrite et d'hémoglobine trop élevés ont lieu généralement vers 7h. Désormais, les coureurs sont prévenus environ 20 minutes à l'avance, au lieu d'une heure auparavant. Or cela leur laisse encore le temps de s'injecter une solution d'albumine en intraveineuse et de boire les deux litres d'eau nécessaires pour que les deux limites autorisées ne soient pas dépassées. Les chiffres ont beau être suspects et l'anomalie parfois réelle, le test anti-dopage reste négatif. Ils peuvent également se retirer du sang la veille pour faire baisser les globules rouges, puis se les réinjecter entre le contrôle et le départ de l'étape, qui n'a jamais lieu avant 10h30-11h. La solution radicale consisterait à débarquer à l'improviste dans les chambres à 6h du matin pour effectuer les prélèvements. Mais cela pose évidemment des problèmes déontologiques insurmontables.
"L'EPO n'est plus utilisée de la même manière"
LCI.fr : Est-ce dire, d'un strict de point de vue des contrôles, que les tricheurs ont toujours un tour d'avance ?
M.A. : Je n'aime pas qu'on dise que les tricheurs ont de l'avance. Mais, au jour d'aujourd'hui, outre la transfusion autologue, il y a en effet plusieurs produits totalement indétectables. Le plus utilisé est l'hormone de croissance qui permet d'accélérer la réparation des fibres musculaires et donc la récupération. Elle a été recherchée lors des JO d'Athènes. Mais, en raison de problèmes techniques, elle ne l'est plus actuellement (ndlr : le nouveau test devrait néanmoins être disponible dans les prochains mois). Ensuite, l'utilisation à faible dose de testostérone, sous forme de patch ou de pommade, permet de passer à travers les contrôles. Enfin, la recherche d'injection d'insuline avec du sérum glucosé, qui facilite le stockage de sucre et accélère la vitesse de la récupération, n'est qu'en cours de validation.
LCI.fr : Leur méthode (transfusion avec un donneur, testostérone) étant décelable, pourquoi Vinokourov et Moreni les ont-ils utilisées ?
M.A. : Vinokourov ne devait pas s'attendre à un contrôle sanguin à l'arrivée et misait seulement sur un contrôle urinaire, qui ne détecte pas la transfusion homologue (ndlr : les contrôles sanguins ne sont pas systématiques aux arrivées d'étape). Je ne vois pas d'autre explication. S'il savait qu'il y avait un contrôle sanguin, alors il est très bête car sa transfusion est décelable jusqu'à 10 jours. Pour Moreni, je pense qu'il a fait la même erreur que Landis l'an passé en procédant à un rééquilibrage hormonal entre corticoïdes et testostérone. Il a dû mal calculer sa dose.
LCI.fr : A votre avis, d'autres vieux produits, désormais décelables, sont-ils toujours utilisés (stéroïdes, anabolisants....) ?
M.A. : Non, car ils sont justement trop faciles à détecter.
LCI.fr : Et l'EPO ?
M.A. : A mon avis, elle n'est plus utilisée de la même manière que dans les années 90. Elle sert désormais surtout à faire des réserves de sang autologue, comme l'a sûrement fait Rasmussen. Quand on se retire du sang, il faut environ 4 semaines pour récupérer physiquement en raison du déficit en globules rouges. Avec une cure d'EPO préalable, qui permet justement d'augmenter ces globules rouges, le coureur est toujours opérationnel. Pour éviter les contrôles, il suffit de tout effectuer en périodes creuses (en hiver par exemple, comme le pratiquait le docteur Fuentes) ou dans un pays où il n'y en aura pas. Bref, les coureurs trouvent toujours un moyen de s'adapter.
"Utiliser les méthodes indirectes"
LCI.fr : Pour éviter ce genre de contournement, la solution idéale serait donc d'effectuer des contrôles réguliers, inopinés ou non, du 1er janvier au 31 décembre ?
M.A. : Dans l'absolu, oui. Mais c'est évidemment impossible ou presque sur le plan logistique et technique. Et sur le plan de la vie privée, il est illégal de demander constamment à un coureur où il sera et le numéro de téléphone pour le joindre. On ne le fait pas avec les autres salariés, or les cyclistes sont aussi des salariés. Pour l'instant, il faut utiliser les méthodes indirectes de dépistage. Si un test laisse un doute, alors il faut rapidement retourner contrôler le coureur en question, et ainsi de suite. Ce qui ouvre un autre débat : faut-il investir l'argent nécessaire dans la lutte contre le dopage ? Quoi qu'il en soit, il faut aussi reconnaître que l'UCI est la fédération sportive la plus engagée dans le domaine.
LCI.fr : La médecine et la science cherchent de nouveaux médicaments. Comment éviter que ceux-ci ne soient utilisés à des fins de dopage ?
M.A. : L'Agence mondiale anti-dopage cherche à obtenir les produits avant leur mise sur le marché. Objectif : mettre au point des techniques de dépistage. Mais les laboratoires pharmaceutiques sont très réticents à collaborer sur le sujet, même si la Dynepo, la "nouvelle EPO", a finalement été obtenue après deux ans. L'autre solution consiste à effectuer des tests sur des volontaires, mais les autorisations sont très difficiles à se procurer.
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