Médecin prenant la tension d'un patient © TF1/LCILCI.fr : Après l'affaire Courjault, le triple infanticide découvert à Albertville (lire notre article) relance les questions sur le déni de grossesse, même si on ignore encore si Virginie a elle-même dénié ses grossesses. Tout d'abord, le déni de grossesse relève-t-il du psychologique ou du physique ?
Dr Félix Navarro, président de l'association pour la reconnaissance du déni de grossesse : On pense actuellement qu'il est d'origine psychologique. Le déni, c'est l'impossibilité pour quelqu'un d'avoir accès à une part de réalité. La plupart du temps d'ailleurs, les femmes atteintes d'un déni de grossesse pensent vouloir un enfant ou du moins ignorent qu'elles n'en veulent pas : leur déni est totalement inconscient. Cela touche même souvent des femmes qui ont déjà eu des enfants. Le mécanisme de base est donc psychologique puis la femme est renforcée dans sa conviction par des "preuves" organiques : elle a ses règles, ne grossit pas, etc...
LCI.fr : Comment passe-t-on du déni de grossesse à l'infanticide ?
F.N. : S'il y a déni, l'enfant n'a pas existé dans la tête de la mère, donc pour elle, il n'y a même pas d'infanticide. Parler d'infanticide est d'ailleurs inexact. Le bon terme est néonaticide : la mort survient dans les heures qui suivent la naissance. La mère est encore dans le bouleversement de l'accouchement et de la nouvelle de sa grossesse. Elle n'a alors pas le temps de s'attacher à l'enfant, l'oubli est plus facile. Le plus souvent tout de même, l'histoire se termine bien. Sur plus de 1000 cas (entre 800 et 1600) de dénis de grossesses par an en France, une vingtaine finissent en néonaticide. Dans cette vingtaine de cas, il y a trois hypothèses. Soit la mère tue le nourrisson, soit elle le laisse mourir, soit il meurt de mort naturelle, tout comme il y en a pour des accouchements "classiques", à l'hôpital, avec des médecins. Or, cette dernière cause est rarement prise en compte par la justice et l'opinion publique.
LCI.fr : Mais comment peut-on parler de mort naturelle dans ces cas ?
F.N. : La frontière entre laisser mourir un nourrisson et une mort naturelle est infime dans les premières heures de la naissance. Et les autopsies ne permettent pas forcément de déterminer la cause réelle de la mort. Il faut prendre en compte le hasard et les circonstances dans lesquelles se passe l'accouchement : ces femmes sont seules, chez elles, et accouchent dans des conditions dignes du tiers-monde. Rappelez-vous la manière dont on percevait il y a 10 ans la mort subite du nourrisson. A l'époque, on ne concevait pas qu'un bébé meure dans son lit, l'accident n'était pas possible. C'est pareil aujourd'hui, pour la mort après déni de grossesse.
LCI.fr : Alors pourquoi notre société n'en tient-elle pas compte ?
F.N. : Le déni de grossesse est encore peu connu. Souvent d'ailleurs les mères elles-mêmes ne savent pas qu'elles ont fait un déni de grossesse. C'est un mot qui n'est pas encore passé dans le langage commun, pas plus que dans les dossiers judiciaires. Il y a très peu de documentation dessus. C'est d'ailleurs pour cela que nous avons créé l'association. Avec plus de 1000 cas par an, le déni de grossesse devrait être reconnu comme un problème de santé publique, et non comme un fait divers. Sauf qu'il n'a pas encore été repéré, comme la mort subite du nourrisson ou l'autisme à l'époque : on laissait ces cas de côté, on les ignorait.
LCI.fr : Pourquoi ces mères conservent-elles les corps ?
F.N. : C'est la preuve qu'elles ne sont pas dans le rationnel, qui serait : "je me débarrasse proprement du corps". D'autant qu'il est facile de faire disparaître le corps d'un nouveau-né. Dans cette irrationalité, il y a deux types de cas : les cas ordinaires, où les mères mettent le corps absolument n'importe où (dans un tiroir, une boîte à chapeau...). Elles le "rangent", comme quelque chose qu'on n'utilise jamais. D'autres mettent les corps au congélateur. Là, il y a la volonté de conserver. Mais je ne pense pas que ce soit réfléchi non plus. Elles sont encore au stade du constat, du déni et non pas encore dans l'acceptation et l'interprétation. Mais, je le répète, on ne sait pas encore tout sur ces mères : nous n'en sommes qu'aux balbutiements des connaissances.
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