
La vie d'Amor Kaak, Tunisien de 37 ans, a basculé en 2003. Le jour où ce patron de snack a surpris une conversation entre des jeunes parlant de préparatifs d'expédition punitive contre un dénommé Lassad Lamiri. Apprenant peu de temps après la mort par balle de ce dernier à Fontaine, près de Grenoble, il acceptera de témoigner à charge aux assises de l'Isère. Mais le 27 janvier 2007, faute de preuves formelles, les cinq jeunes sont acquittés. Un mois plus tard, l'un d'eux est abattu d'un coup de fusil.
Depuis, Amor Kaak, dit craindre lui aussi pour sa vie. Il y a deux mois, son avocat a saisi la garde des Sceaux, Rachida Dati, d'une réclamation pour dommages et intérêts. Copie a même été envoyée au Président de la République. Le dossier n'ayant toujours pas avancé, il devait se rendre ce matin à 11h15 avec son client place Vendôme, avec l'espoir d'être reçu par la ministre de la Justice.
Une vie de fugitif
"Pour avoir accompli un geste citoyen, mon client se retrouve en danger de mort, explique à LCI.fr maître Dominique Chambon. Il y a encore trois semaines, il y a eu d'autres morts à Grenoble dans des règlements de comptes similaires. D'après les gens qu'il connaît à Fontaine, il y a un contrat sur sa tête. Il ne peut pas rentrer chez lui, il vit comme un fugitif, il n'a plus d'argent, il s'est même retrouvé clochard. On lui a trouvé un toit provisoire dans un endroit tenu secret mais sa vie est brisée depuis ce jour de 2003. Il n'est pas normal que la justice l'ait laissé tomber".
Contacté par LCI.fr, Guillaume Didier, porte-parole de Rachida Dati a annoncé qu'à la demande de la ministre, Amor Kaak et son avocat "seraient reçus par le directeur des affaires criminelles et des grâces pour faire le point sur cette affaire". Sollicité pour savoir si l'Etat allait indemniser Amor Kaak, M. Didier a jugé la question "prématurée".
Alerter l'opinion sur une loi inefficace
A l'heure où les autorités lancent des appels à témoins à Villiers-le-Bel pour retrouver les délinquants qui ont tiré sur des policiers, maître Chambon veut par cette action alerter l'opinion sur la loi française qui ne permet pas de protéger et d'aider les témoins qui parlent pour effectuer leur devoir. "Si mon client est sorti de l'anonymat au cours de la procédure, c'est parce que le directeur de l'enquête criminelle le lui a demandé". Depuis, il en paie seul les conséquences.
"La loi Perben 2 a organisé un statut particulier de protection, incluant même un changement d'état civil, mais uniquement pour les repentis, confirme à LCI.fr Pierre-Marie Cuny, avocat général à la cour d'appel de l'Isère. Quand on est simple témoin, il n'existe actuellement aucune disposition pour assurer une protection spéciale. Le témoin ne peut faire l'objet que de mesures ponctuelles de protection policière". Concernant la garantie de l'anonymat que prévoit également la loi Perben 2, le magistrat reste prudent. "A partir du moment où l'on est le témoin proche d'une scène et que l'on dépose sous X, il y a toujours un risque d'identification, par déduction".
Procès en appel en janvier
Faute de réponse ce matin de la part de la ministre, Maître Chambon saisira dans les prochains jours le tribunal administratif au motif de la "responsabilité sans faute de l'Etat". "Il y a une rupture de l'égalité des citoyens devant les charges publiques, explique l'avocat. Le principe de l'indemnisation doit dès lors être reconnu par cette juridiction". Le procès en appel des auteurs présumés du meurtre de Lassad Lamiri doit se dérouler en janvier prochain. Amor Kaak devra une nouvelle fois aller témoigner. Mais, cette fois-ci, avec la peur au ventre.
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