© TF1COMMENT L'AFFAIRE A DEBUTE ?
Hormones de croissance : "la justice, pas la pitié"
Me Francis Szpiner, avocat d'une partie des familles des 120 victimes de l'hormone de croissance, a demandé jeudi à la cour d'appel de Paris la condamnation des deux scientifiques jugés pour homicide involontaire.
Publié le 18/11/2010
L'alerte a été donnée pour la première fois en décembre 1991, avec la plainte déposée par les parents de Llyassil, mort de la maladie de Creutzfeldt-Jakob à 15 ans, après sept ans de traitement à l'hormone de croissance. Ils ont vu leur fils souffrir de troubles neurologiques affectant vision et équilibre, provoquant céphalées, régression intellectuelle puis la mort.
De 1960 à 1988, les troubles de la croissance du à une insuffisance hypophysaire ont été soignés en France par des hormones de croissance fabriquées par l'institut Pasteur à partir d'hypophyses humaines prélevées sur des cadavres en France, en Bulgarie et en Hongrie, par l'association France Hypophyse. Selon le dossier judiciaire, 1968 enfants ont reçu, comme Llyassil, des hormones humaines pour grandir un peu. Les hormones, qui se sont révélées être contaminées, étaient redistribuées par la Pharmacie centrale des hôpitaux, un service public chargé de la distribution des médicaments. Au long de l'instruction, 110 décès supplémentaires vont êtres recensés.
LE PROCES D'UNE EXCEPTION FRANCAISE
Ce procès est l'aboutissement de 16 ans d'instruction. Au bout de ce long parcours judiciaire semé d'embûches - enchevêtrements des responsabilités médicales et administratives, risque de prescription, etc... - sept prévenus, tous médecins, comparaissent à partir de ce mercredi devant le tribunal correctionnel de Paris. Les débats vont durer 4 mois, à raison de trois audiences par semaine. Les sept médecins vont devoir s'expliquer sur "les graves fautes d'imprudence et de négligence" qu'on leur reproche d'avoir commises dans la collecte, le conditionnement et la distribution de cette hormone de croissance. Ils sont poursuivis pour "tromperie aggravée, homicides et blessures involontaires". Les prévenus nient tout délit, expliquant qu'ils ont agi en fonction des connaissances scientifiques de l'époque.
L'instruction menée contre vents et marées par la juge Marie-Odile Bertella-Geffroy a pourtant permis de mettre à jour un système où, devant la demande croissante, France Hypophyse a multiplié les imprudences pour intensifier la collecte : accord avec des établissements à risque, primes en liquide aux garçons de laboratoires incitant aux "prélèvements sauvages", extraction rapide mais peu sûre par voie buccale...
En novembre 1984, la communauté internationale est alertée par la mort d'un Américain de 21 ans. L'année suivante, une douzaine de pays, dont les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, interdisent l'hormone d'extraction, passant à celle de synthèse. Pas la France, qui attend 1988, se contentant d'abord de resserrer les règles de sécurité pour stériliser les prélèvements. Mais sans vérifier leur application, ni prévenir les parents des risques... L'enquête a conclu à une spécificité française dans cette affaire, la France comptant en 2004 58% de tous les cas mondiaux de maladie de Creutzfeldt-Jakob liés à l'hormone de croissance.
L'ATTENTE DES FAMILLES
"C'est le procès de la toute puissance des gens qui croient détenir le savoir, qui sont imbus d'eux-mêmes et ne se remettent jamais en question", résume Jeanne Goerrian, présidente de l'Association des victimes de l'hormone de croissance, ajoutant que les familles veulent d'abord que "justice soit faite". L'Etat, échaudé par l'affaire du sang contaminé, n'a pas attendu la justice et déjà procédé à l'indemnisation des victimes : 225 000 euros par décès, plus des dommages et intérêts variables pour les proches. Des ajustements seront demandés au cours du procès.
| Ecoutez le témoignage de Jeanne Goerrian sur LCI |
QUEL ROLE A JOUE CHAQUE PREVENU ET QUE LEUR REPROCHE-T-ON ?
Jean-Claude JOB , 85 ans, pédiatre endocrinologue, président de France Hypophyse : l'enquête lui reproche de ne pas s'être assuré que les règles de sécurité étaient respectées, d'avoir poussé à l'accroissement des prélèvements, au point d'organiser des collectes dans des établissements non autorisés ou à risques (neurologie, gériatrie...)
Fernand DRAY, 85 ans, biochimiste responsable de l'extraction et de la purification de l'hormone dans son labo de l'Institut Pasteur où, selon l'enquête, "les règles élémentaires de prudence faisaient défaut" (contrôle des matières premières, identification claire des lots, respect des protocoles....). Il est également accusé de corruption et prise illégale d'intérêts.
Henri CERCEAU, 70 ans, directeur de la Pharmacie centrale des hôpitaux (PHC) de 1981 à 1991. Soupçonné de ne pas avoir respecté les règles de contrôle de qualité, ni celles de sécurité édictées en 1985, lorsque le monde médical est alerté du premier décès de la maladie de Creutzfeldt Jakob aux USA d'un jeune homme traité à l'hormone de croissance.
Marc MOLLET, 83 ans, chef du service de la distribution aux particuliers au sein de la PHC. Il est lui aussi accusé de manque de vigilance alors qu'il connaissait les risques.
Jacques DANGOUMAU, 72 ans, directeur de la pharmacie et du médicament au ministère de la Santé de 82 à 87 et membre du conseil d'administration de France Hypophyse. Accusé d'être resté "passif et peu impliqué". Il n'a notamment pas vérifié que les nouvelles mesures de purification édictées en 1985 étaient bien appliquées.
Elisabeth MUGNIER , 59 ans, pédiatre responsable de la collecte des hypophyses dans les hôpitaux, est accusée d'avoir cherché à multiplier le nombre de prélèvements "au détriment de la qualité et de la sécurité".
Micheline GOURMELEN, 71 ans, médecin accusé d'avoir contribué à la mort du jeune Sébastien Birolo en 97, en lui ayant prescrit "sans raison médicale" de l'hormone de croissance, puis en ayant "persisté" alors qu'un test médical avait montré que le garçon secrétait naturellement cette hormone.
Jean-Claude Job, Fernand Dray, Henri Cerceau et Marc mollet sont aussi soupçonnés de tromperie aggravée, et de complicité pour Elisabeth Mugnier, parce qu'ils n'ont pas informé les parents des risques potentiels.
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