"Reconnaître qu'on a un problème avec l'alcool, c'est déjà énorme"

Par , le 13 février 2008 à 09h43 , mis à jour le 13 février 2008 à 17h29

Chronique - Tribunal correctionnel de Chambéry, lundi. Deux comparutions immédiates. Deux histoires. Voici l'une d'entre elles.

Palais de Justice Procès DroitImage d'archives © TF1

Son épi l'a trahi. Maladroit, pas très assuré. Un coup sur la chaussée, un autre sur la route. La laborieuse manœuvre a intrigué les gendarmes. Ce 7 février à une heure du matin, Gilles, un électricien de 33 ans est interpellé au volant de sa Peugeot 106 sur un parking de Saint-Baldoph, une commune située à 7 kilomètres de Chambéry. Gilles titube. Gilles a du mal à parler. Dans son sang, 0,95 grammes d'alcool. Il est en état de récidive, sous le coup d'une suspension de permis.
 
Aux forces de l'ordre, Gilles explique qu'il vient de rentrer de Chambéry où il a passé la soirée avec des amis dans les bars de la ville. Sa voiture, "non", "non", il ne l'avait pas prise. La journée, il l'avait prêtée à un ami. Et puis, en arrivant près de chez lui, il l'a vue, garée sur le parking. Alors, Gilles a simplement voulu la déplacer devant son domicile, "juste à 50 mètres". "Durant ces explications, vous êtes resté dans un flou artistique complet", relève la présidente. Dans son box, Gilles a le regard d'un petit garçon en train de se faire gronder. Il adresse un sourire gêné à ses deux sœurs et son beau-frère, le seul public présent.
 
"Je me sens un peu mal"
 
Le nez penché sur le dossier du prévenu, la présidente tente de comprendre. "Mais vous êtes rentré comment de Chambéry ?". Gilles lève la tête et répond, presque fièrement : "J'ai marché, ça fait 55 minutes". Vêtu d'un anorak, il fait de grands gestes pour expliquer au tribunal l'itinéraire qu'il a emprunté. Rue, rond-point, église. "Ok, ok", répond la présidente à celui qui s'improvise guide de la capitale de la Savoie. Ce qui intéresse la magistrate c'est de comprendre pourquoi Gilles a décidé de déplacer sa voiture sachant qu'il n'a plus le permis. Et ce en pleine nuit. Comme une évidence, il répond : "Mais parce que je ne voulais pas qu'on me la vandalise plus que ça !" "Mais vous vous trimballez toujours avec vos clefs ?", s'interroge la présidente. Gilles : "Oui, je ne les ai pas enlevées de mon porte-clef." La magistrate poursuit ses interrogations. "Mais c'est qui ce copain à qui vous avez prêté votre voiture. Lui : "Un ami d'ami, je connais que son surnom..." Elle : "Alors, vous vous prêtez votre véhicule auquel vous tenez apparemment à un inconnu..." Gilles baisse les yeux sous le regard aimant de ses deux sœurs.
 
Leur frère a un problème avec l'alcool. Son casier judiciaire en témoigne. Gilles le reconnaît. "Ah ben oui, je le suis alcoolique. De toute façon, les faits sont là. Ça se voit", dit-il. Il explique qu'en buvant il essaye d'oublier ses soucis. Dernièrement, il a été licencié de son boulot d'électricien, difficile à exercer sans permis. "Vous avez des problèmes en particulier", s'enquiert la présidente ?" Silence. Gilles fixe ses pieds. "A part ma vie sentimentale ? Euh, je me sens un peu mal". Sa voix tremble, ses yeux s'embuent. Ses sœurs reniflent. Gilles a commencé un suivi, deux séances avec un organisme conseillé par le tribunal de Chambéry lors d'une de ses précédentes comparutions. "C'est pas normal d'être comme ça", explique un Gilles visiblement en souffrance.
 
"On a des hommes qui ont une histoire, faut pas l'oublier"
 
"J'observe qu'en dépit du fait qu'il dit avoir conscience de sa situation, il ne peut s'empêcher de prendre sa voiture, intervient le ministère public. En France, ce genre de comportement est à l'origine d'un nombre d'accidents non négligeable". S'adressant aux magistrats, elle poursuit : "Mon hypothèse, c'est qu'il a pris son véhicule pour aller boire à Chambéry, dans son audition, il a reconnu avoir traversé une intersection. C'est dangereux. A mon sens, il minimise beaucoup les choses. Il ne suffit pas de reconnaître qu'on a un problème d'alcool." Et la procureure de requérir trois mois ferme.
 
"Reconnaître, c'est déjà énorme, intervient l'avocate de Gilles. En général, les gens se présentent devant ce tribunal en niant. Là, mon client a conscience de la gravité de son cas et il veut s'en sortir." La défenseure poursuit son vibrant plaidoyer : "Il faut lui donner cette ultime chance. On a en face de nous des hommes qui ont une histoire. Il ne faut pas l'oublier". Gilles se frotte les yeux, ses lèvres tremblent. Ses sœurs se mouchent. L'avocate continue : "En prison, Gilles risque de tout perdre. Aujourd'hui, il a besoin d'être épaulé." Gilles est déclaré coupable et condamné à un mois de prison. La présidente insiste sur l'importance de son suivi à sa sortie. Un gendarme lui repasse les menottes. L'un de ses sœurs se lève : "Gilles, mon frère, je t'aime. On va te sortir de là, je te le jure". L'air dépité, Gilles sourit à sa famille et quitte le tribunal.

Par Amélie Gautier le 13 février 2008 à 09:43
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18 Commentaires

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  • Jean-pierre, le 15/02/2008 à 00h51

    En tant que magistrat à la retraite, je ne peux qu'apprécier ces chroniques de la journaliste Amélie Gautier. Les comparutions immédiates, c'est ça. Merci d'aussi bien retranscrire leur atmosphère. Bravo, c'est pas donné à tout le monde de le faire si bien. Continuez madame...

  • Anne, le 14/02/2008 à 17h19

    L'alcoolisme fait partie des maladies mentales.Dans notre société,la psychiatrie fait peur.La"maladie alcoolique" n'est pas une honte.Chacun d'entre peut etre concerné.C'est l'antidépresseur que chacun peut se procurer sans ordonnance et avec facilité.Nous sommes inégaux devant les aléas de la vie,et d'aucuns boivent pour "adoucir"leur quotidien.La dépendance peut s'installer très vite;le piège s'est refermé.L'enfer commence...

  • Diamantrose77, le 14/02/2008 à 17h14

    J'ai vécu avec un multirecidiviste... il est actuellement sous le coup d'une suspension de permis...c'est sa quatrième interpellation ... et il continue à rouler allègrement...il a même reçu il y a quelques jours un PV pour excès de vitesse... on croit rêver !!

  • Pierrot, le 14/02/2008 à 08h44

    Au vu des réactions, on se retrouve avec la même problématique que la peine de mort...Bref c'est un cas de conscience....Oui il faut le condamner...oui il faut l'aider...non il ne faut pas l'excuser...non il ne faut pas fermer les yeux...alors que faire ? J'ai essayé de me mettre des deux côtés...celui du coupable, puis celui d'une victime potentielle...que dire ? Que l'âme humaine est noire c'est tout !

  • Vera, le 14/02/2008 à 05h48

    Je suis surprise que la procureure requiert une peine si lourde en fonction de "son" hypothese?!

  • Marinette, le 13/02/2008 à 23h10

    Oh ... on a detruit sa vie ... on a toujours le choix, il pourra s'en sortir s'ile le veut et alors il pourra etre epaule et accompagne. Arretez de vouloir faire pleurer Margot! Mais oui Gilles tu vas t'en sortir, choisis deja tes amis qui ne t'attirent pas boire des canons le soir et se foutent de ta maladie comme de l'an 40. Maintenant a tous ces bons penseurs et "philosopheurs" si demain c'est votre enfant qui est etendu sans vie sur l'asphalte glace, visage contre terre, pantin desarticule projete hors de la vie par un alcoolique incompris de la justice .. revenez humblement me reparler de tout cela.

  • Alain, le 13/02/2008 à 21h42

    C'est un roman ou un état de fait ? merci de me publier ....

  • Sor, le 13/02/2008 à 19h02

    Dans le récit il n'est abordé que le pb de "forme", pas de "fond". La maladie alcoolique est entretenue par l'Etat qui la réprime 'sous toutes ses formes' tout en laissant légale et en vente libre. Les magistrats appliquent la loi, c'est leur rôle. C'est un "faux procès". Le malade alcoolique est un être en désarroi complet. La bonne question serait "quel a été le détonateur qui l'a fait sombré dans l'alcool?' Le manque est insupportable, 'pas psychologiquement' mais 'physiologiquement'... le sevrage est un calvaire et IL LE SAIT. Et il LE NIE. Il essaye de S'ARRETER, et il se met à trembler, à transpirer, alors il va au bar... ET le coup de grâce arrive au bord d'un comptoir. L'EAU GAZEUSE est plus chère LE VERRE DE BLANC qui LUI éviterait ces fameux tremblements. Là se complique pour LUI. Alors IL se dit : juste un VERRE et REBELOTE. Métaphoriquement pour un malade de l'éthanol : 'un verre c'est trop... et 20 pas assez'. Lorqu'IL le reconnaît, un pas est franchi mais IL lui reste tout à faire. Et c'est là qu'on LE punit et qu'IL n'a qu'une envie... boire pour supporter l'humiliation et son corollaire. Travaillons en amont, pas en aval. Juste une petite réaction d'une infirmière en cancérologie en soins intensifs...

  • Rolinou, le 13/02/2008 à 18h36

    Si, si, si ..il aurait pu, c'est vrai, renverser , blesser ou tuer une personne mais Gilles n'a rien fait de tout ça et il écope d'un mois de prison ferme . D'autres on fait pire et n'on jamais été enfermé . Cette justice à deux vitesses, je ne l'aime pas.Bon courage Gilles .

  • Wauquiez, le 13/02/2008 à 18h17

    Si la justice etait plus sévère, y aurait moins de récidive ...

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