Isabelle Aubry, présidente de l'association internationale des victimes de l'inceste. © LCILCI.fr : La nuit dernière, les députés ont adopté une proposition de loi visant à mieux « prévenir, identifier et sanctionner l'inceste », notamment en l'inscrivant dans le code pénal (lire article). C'est une belle victoire pour vous ?
Isabelle Aubry, présidente de l'AIVI, association internationale des victimes de l'inceste (www.aivi.org) : Pour nous, victimes, c'est une très belle avancée. Ce qui est formidable c'est que les enfants n'auront plus à prouver qu'ils n'étaient pas consentent à l'inceste. Et puis pour lutter contre un tabou, il faut commencer par le nommer. Désormais, c'est fait. Cela fait des années que mon association milite auprès du gouvernement et des députés pour leur faire comprendre que l'inceste est un fléau de santé publique qui touche 2 millions de personnes en France. Il falait faire quelque chose, arrêter de cacher cela sous le manteau.
LCI.fr : Cela semble étonnant que cette inscription au code pénal n'arrive qu'en 2009... le problème ne date pourtant pas d'hier ?
I.A. : L'inceste a été retiré du code pénal en 1791. A l'époque, c'était un crime de trouble à l'ordre public, ce qui veut dire que les deux protagonistes étaient jugés, la victime et l'agresseur. On comprend donc pourquoi il a été enlevé. Et puis, pendant des décennies, on n'a plus parlé de viol. Il a fallu attendre 1980 pour que le crime de viol entre dans la loi. J'ai moi-même était victime d'inceste, j'ai 44 ans et je fais partie de la première génération à avoir un jugement qui dit que je ne suis pas l'agresseur mais bien la victime. Je peux me montrer à visage découvert, dire mon nom. Ce n'était pas le cas avant.
LCI.fr : Le vote de cette proposition de loi, vous dites que c'est bien mais qu'il faut aller encore plus loin ?
I.A. : On souhaiterait que l'inceste soit vraiment un crime spécifique, qui soit jugé en cour d'assises comme cela se fait au Canada par exemple. Aujourd'hui, on fait une distinction entre le viol et l'agression sexuelle, c'est-à-dire, pour dire les choses clairement, entre les relations sexuelles avec ou sans pénétration. Le problème n'est pas là dans l'inceste. Bien sûr il y a la douleur physique, mais le problème est avant tout psychique car il y a eu trahison. Il y a eu un abus de pouvoir qui déconstruit l'enfant. Cet enfant va mettre toute sa vie à s'en remettre. Reconnaître l'inceste comme un crime spécifique permettrait de reconnaître cela.
Ensuite, cela évitera que l'on correctionnalise les viols d'enfants. Aujourd'hui les viols d'enfants par fellation sont jugés en correctionnelle avec des peines encourues qui sont moindre qu'en cour d'assises. Pour la victime, cela veut dire que la société minimise l'affaire, qu'elle se rend complice de l'agresseur. Par facilité, parce que les tribunaux sont encombrés, parce que la justice est à la bourre, les victimes en font les frais aujourd'hui.
LCI.fr : L'opposition s'est abstenue lors du vote. Vous comprenez pourquoi ?
I.A. : J'étais dans l'hémicycle lors des débats et j'ai ressenti leur abstention comme un pêché d'orgueil. A travers la députée socialiste George Pau-Langevin, principale élue à intervenir au micro, ils ont dit qu'ils avaient été saisis trop tard, qu'ils n'avaient pas eu le temps d'étudier le texte. Ils ont pinaillé sur la définition de l'inceste. Je ne suis pas d'accord avec cela. J'ai rencontré madame Pau-langevin en 2005 lorsqu'elle était à l'Hôtel de Paris. Je lui ai proposé de travailler sur le sujet, comme je l'ai fait avec beaucoup d'autres personnes, car notre association est apolitique. J'attends toujours qu'elle me rappelle.
En 2004, déjà, on avait fait une opération très forte qui s'appelait « 50 000 nounours ». Nous avions notamment déposé un manifeste, en donnant des chiffres etc, à tous les députés et sénateurs, en leur demandant de le signer. Nous n'avons eu aucune réponse de la gauche et ça, personnellement, je ne m'en suis toujours pas remise. En 2005, il y a eu un premier rapport sur la question de l'inceste, rédigé par Christian Estrosi. Là encore la gauche aurait pu s'en saisir, mais elle ne l'a pas fait. L'inceste est un problème de société avant d'être un problème politique. Tout le monde devrait se soucier de nos enfants. Et tout cela je l'ai dit en face, hier, à Madame Pau-Angevin.
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