Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin et François Baroin. © TF1/LCIL'affaire Clearstream est sensible, tout autant que ses protagonistes. Et dans la guerre qui oppose Nicolas Sarkozy à Dominique de Villepin, chaque mot compte. C'est pourquoi l'ex-Premier ministre a fait savoir jeudi, par le biais de son avocat, qu'il allait assigner en justice le chef de l'Etat pour violation de sa présomption d'innocence.
Cette poursuite vise la phrase prononcée par Nicolas Sarkozy sur France 2 et TF1 mercredi soir à propos de la manipulation dont il estime avoir été victime, son nom apparaissant sur de fausses listes de la société financière Clearstream. "Deux juges d'instruction ont estimé que les coupables devaient être traduits devant un tribunal correctionnel", avait-il déclaré.
Un aubaine pour la défense ?
Pour ce lapsus, Dominique de Villepin va demander à la formation civile du tribunal de Paris une réparation financière "symbolique", a précisé son avocat Me Olivier Metzner. L'avocat s'est dit conscient que la démarche ne pourrait pas aboutir pour l'instant, puisque la Constitution prévoit que le chef de l'Etat bénéficie d'une immunité judiciaire totale tant qu'il est en fonctions. "C'est justement l'intérêt de cette procédure de démontrer que le tribunal ne pourra pas se prononcer contre la personne qui viole notre présomption d'innocence", a expliqué Me Olivier Metzner.
Le tribunal de Paris devrait repousser sa décision jusqu'au départ de Nicolas Sarkozy de l'Elysée, en 2012 ou en 2017. Les avocats de Dominique de Villepin pourront toutefois utiliser cette décision à l'appui de leur demande de rejet de constitution de partie civile de Nicolas Sarkozy dans l'affaire principale, fondée notamment sur le fait que les deux adversaires ne bénéficient pas de l'égalité des armes.
Côté politique, le patron des sénateurs UMP, Gérard Longuet, a pris très nettement ses distances jeudi avec le président Nicolas Sarkozy sur son utilisation du mot "coupables", en rappelant le précédent Poniatowski dans l'affaire de Broglie, homme politique assassiné en 1976 (voir son intervention ci-contre).
Par ailleurs, le député villepiniste de l'Essonne, Georges Tron, a fait part sur LCI Radio de "sa surprise et de sa désolation" après ce mot de "coupables" lâché par le chef de l'Etat et qui, selon lui, du "baume sur les plaies du parti socialiste" (écouter son intervention ci-dessous).
Plusieurs autres députés villepinistes qui participaient aux journées parlementaires de l'UMP réunis au Touquet, se sont aussi indignés. Fidèles des fidèles, Jean-Pierre Grand a déclaré qu'il ne croyait pas à un lapsus : "Nicolas Sarkozy a une maîtrise hors du commun du verbe, et je ne pense pas qu'il puisse s'égarer aussi facilement", a expliqué ce proche de l'ex-Premier ministre à quelques journalistes. "En parlant de coupables, il a renouvelé sa feuille de route à la justice", avait déclaré un peu plus tôt le député de l'Hérault. "On sent l'ambiance, le pouvoir est très prégnant dans cette affaire, dans le prétoire, et ça heurte mes convictions républicaines". "Quand on est avocat, on sait faire la différence entre prévenu et coupable", a renchéri Jacques Le Guen, "profondément surpris par la prise de position du président de la République sur une affaire qui est en cours".
"Où est le problème ? Il n'y a pas de problème"
"Est-ce qu'un seul nom a été cité par le président de la République ? Alors, où est le problème ? Il n'y a pas de problème", a contré le secrétaire général de l'UMP, Xavier Bertrand, à son arrivée aux Journées parlementaires UMP. Le député UMP Yves Jégo a estimé que "l'agitation entretenue" autour du mot "coupables" n'était qu'un "rideau de fumée" pour "éviter de parler du fond" de l'affaire. Le porte-parole de l'UMP Frédéric Lefebvre a estimé que "les coupables sont toujours parmi les prévenus", même si "les prévenus ne sont pas toujours coupables", jugeant "curieuse" la polémique suscitée par les propos de Nicolas Sarkozy.
Le ministre de l'Intérieur, Brice Hortefeux, a lui souligné que "le président se considère comme un justiciable comme les autres". La garde des Sceaux, Michèle Alliot-Marie, s'est refusée à commenter "une affaire en cours". "Pas de commentaires sur l'affaire, ni sur les commentaires", a déclaré le président de l'Assemblée, Bernard Accoyer, ajoutant que cette affaire ne devait se dérouler "qu'en un seul lieu, le prétoire". Donc ni au Touquet, ni à New York... "Ce lapsus du président complique les choses, c'est vrai", a concédé le directeur de campagne UMP des élections régionales, Franck Riester, tout en pointant du doigt la prestation "scandaleuse" de Dominique de Villepin, en famille, à son arrivée au Palais lundi. Quant à Patrick Devedjian, ancien avocat, il a estimé que Nicolas Sarkozy s'est "exprimé dans le cadre de sa constitution de partie civile". Or, quand "on se constitue partie civile, cela veut dire juridiquement qu'on accuse son adversaire d'avoir commis une infraction. Et donc il n'a fait que répéter ce que juridiquement il a établi depuis longtemps".
La gauche, au vu de l'ampleur de la polémique, est restée plutôt discrète. La première secrétaire du PS, Martine Aubry, a toutefois jugé "très grave qu'un président de la République (...) puisse s'exprimer ainsi", ajoutant : "Je continue à penser qu'il ne devrait pas être partie civile alors qu'il est intouchable par son statut".
Avec agences
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