Justice des mineurs : "Ce texte est un coup de poignard" !

Par , le 21 juin 2011 à 06h00 , mis à jour le 21 juin 2011 à 20h46

Interview - Alors que les députés débattent mardi d'une proposition de loi sur la justice des mineurs et l'introduction de jurés en correctionnelle, Jean-Pierre Rosencsveig, comme nombre de professionnels de la justice, dénonce une "véritable entreprise de démolition" d'un dispositif "performant" et en appelle au Conseil constitutionnel pour réagir.

Jean-Pierre Rosenczveig, président du tribunal pour enfants de Bobigny, 24/10/2006 (AFP / J. Saget)Jean-Pierre Rosenczveig, président du tribunal pour enfants de Bobigny, 24/10/2006 (AFP / J. Saget) © (AFP / J. Saget)
TF1 News : Déjà voté au Sénat, le texte sur la réforme de la justice des mineurs va être débattu à partir de ce mardi à l'Assemblée nationale. Un texte qui suscite une vive inquiétude de la part d'un grand nombre de professionnels de la Justice et de l'enfance. Pourquoi ?
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Jean-Pierre Rosenczveig, président depuis 1993 du Tribunal pour enfant de Bobigny : Le premier élément de réponse est que cette réforme ne s'imposait pas. Loi sur loi n'ajoute rien. On a déjà fait 70 réformes de l'ordonnance de 1945. La dernière date du 11 mars 2011 et elle n'a même pas encore été publiée qu'on nous en sort déjà une autre. On voit bien que tout cela n'a rien à voir avec des besoins que l'on aurait. C'est juste que nous sommes en période préélectorale. Et contrairement à ce qui est dit, il n'y a pas une aggravation de la délinquance des mineurs telle que cela justifierait un nouveau projet de loi. Et, qui plus est, que les parlementaires doivent étudier en procédure d'urgence comme si nous étions dans une situation catastrophique. Cela est fait pour éviter les débats.

Enfin, pour répondre fondamentalement à votre question, ce texte est un véritable coup de poignard donné dans le dos du juge pour enfant puisqu'on vient nous dire qu'un adolescent de 16 ans est presque un majeur et qu'il doit désormais être jugé par un tribunal correctionnel pour mineur. Or, il faut continuer à intervenir auprès de ces jeunes. Si les professionnels sont vent debout c'est parce que cette réforme est une véritable entreprise de démolition du dispositif que nous avons mis des années et des années à construire. Un dispositif qui est relativement performant puisque le rapporteur du texte au Sénat a lui-même souligné que dans 86 à 87% des cas un jeune qui est délinquant pendant sa minorité ne l'est plus, une fois majeur, grâce à notre travail. Alors pourquoi nous casser tout un système pour les quelques pourcents les plus durs ?

exergue "Le taux de réponses pénales des tribunaux pour enfants est de 95%. Il faut arrêter avec cette idée d'angélisme"

TF1 News :  Un des objectifs de cette réforme est aussi de réduire les délais de traitement des affaires pour que les jeunes délinquants n'aient plus le sentiment d'impunité …
J-P. R. :
Là aussi c'est une ignorance crasse. Cela laisse à penser que pendant les 9 mois que dure en moyenne une procédure devant le juge pour enfants –ou 13 mois si c'est devant le tribunal pour enfants- il ne se passe rien. C'est une erreur. L'objectif est au contraire de faire en sorte que lorsque cet enfant arrive devant le tribunal à l'issue de la procédure il ne soit plus le même, qu'il ne soit plus délinquant. Le but n'est pas de le punir pour le punir mais de faire en sorte qu'il ne récidive pas en s'attaquant aux causes. Et on y arrive le plus souvent. Si les gens pensent que quand on fait une connerie il faut recevoir une baffe, c'est un peu limité comme raisonnement. E ce n'est pas parce qu'un adolescent n'est pas incarcéré que rien ne se fait.

On confond réaction et sanction. Je rappelle que le taux de réponses pénales des tribunaux pour enfants à l'égard des mineurs dits délinquants est de 95%. Chez moi, à Bobigny, ce taux est de 92% et je peux vous dire que si un gamin commet agression sur agression il se retrouve au trou s'il le faut. Il faut arrêter de penser que la justice des mineurs, c'est de l'angélisme. En revanche, on ne peut pas éradiquer le crime en trois minutes pas plus qu'un médecin ne peut le faire avec une maladie. Il y a le temps du diagnostic et le temps du traitement.

exergue "Ce sont les pyromanes qui font le procès aux pompiers. Ras-le-bol !"

TF1 News :   Quel message voulez-vous adresser aux politiques ?
J-P.R. :
Laissez-nous faire notre boulot ! Et donnez-nous plutôt les moyens de le faire au lieu de tout casser. Donner aussi les moyens à la police judiciaire de mener ses enquêtes. Menez une vraie politique sociale et une vraie politique d'urbanisme qui sont de votre compétence. Je précise que ceux qui veulent dire que la justice des mineurs échoue sont les mêmes que ceux qui ne nous donnent pas les moyens de travailler. Ce sont les mêmes qui ont supprimé les ministères de l'enfance et de la famille. Ce sont les pyromanes qui font le procès aux pompiers. Ras-le-bol !


TF1 News : Le texte limite toutefois le recours au tribunal correctionnel pour les 16-18 ans. Il ne serait réservé qu'aux récidivistes encourant des peines supérieures à trois ans ?
J-P.R. :
C'est une tautologie ! Les délinquants qui posent problème sont forcément les récidivistes. Ce sont ceux qui sont inscrits dans la délinquance et pour lesquels il faut un travail de fond. En quoi le projet de loi qui nous est présenté garantit-il que le travail éducatif qui s'impose va être mis en œuvre ? Rien.


TF1 News : Le texte prévoit également la possibilité de  placer en centre éducatif fermé ou de faire porter le bracelet électronique à des mineurs dès 13 ans et non plus 16 ?
J-P.R. :
Pour ce qui est du port du bracelet électronique, on le pratique déjà pour les mineurs à partir de 16 ans soit pour préparer une sortie de prison soit en alternative à l'exécution d'une peine. Le débat n'est pas sur la question d'avoir 13 ou 16 ans. Si l'on croit qu'on va résoudre quelque chose avec une laisse, on se plante totalement.  D'autant plus que les enfants n'auront de cesse de trouver un moyen de s'en défaire ou de le rendre inutilisable.

exergue "Centre éducatif fermé : ça reste un foyer classique renforcé

C'est pareil pour les centres éducatifs fermés (CEF). Ça reste un foyer classique renforcé. Ce n'est rien d'autre. Le problème ce n'est pas le CEF. La question est de savoir si on pense qu'en mettant un gamin dans une institution on va éradiquer les difficultés qu'il a ? Pour un certain nombre d'entre eux, oui. Pour tous, non. Donc ceux qui présentent le CEF comme la panacée à partir de 13 ans se trompent. Et puis encore faudrait-il dire combien il existe de places dans ces centres aujourd'hui. Il y en a entre 420 et 450, pour 80 000 jeunes qui nous sont présentés comme délinquants ! Il n'y en a même pas encore un en Seine-Saint-Denis, alors qu'on nous présente depuis 10 ans le CEF comme le vaisseau amiral de la politique de ceux qui nous gouvernent. Qu'on arrête l'entourloupe ! LE CEF fait partie d'une palette de structures dont il faut disposer pour un certain nombre de jeunes et c'est tout.

TF1 News : Partagez-vous le sentiment de la pédiatre Catherine Dolto quand elle dit, au sujet de cette proposition de loi, que "l'on prépare quelque chose qui ressemble à une barbarie "?
J-P.R. :
Oui, c'est la barbarie de la justice des majeurs. C'est ce que nos ancêtres ont voulu éviter en 1912 avec la première loi créant le tribunal pour enfants et la justice des mineurs. A cette époque on est parti de l'idée qu'un jeune ne devait pas être jugé seulement à partir de ses actes mais aussi en fonction de sa personnalité. En 1945, on a accentué le phénomène en spécialisant un juge et en spécialisant des éducateurs. Aujourd'hui, on est en train de nous ramener progressivement à avant 1912.

On peut au moins reconnaître à nos gouvernants actuels qu'ils ne cachent pas leurs intentions : s'ils le pouvaient, ils abaisseraient l'âge de la majorité pénale de 18 à 16 ans. Mais leur problème est que le Conseil constitutionnel leur a dit qu'il n'en était pas question car la loi de 1906, qui a valeur constitutionnelle, fixe cette majorité à 18 ans. Ensuite, la France a signé des accords internationaux fixant la majorité à 18 ans. Donc le gouvernement essaie de vider de son contenu le statut des 16-18 ans sans le supprimer. En 2007, il s'est ainsi attaqué à l'excuse de minorité. Maintenant, il veut faire juger les 16-18 ans par des juges compétents pour les majeurs.

TF1 News : Il y a peu de risque que les députés ne votent pas le texte. Votre dernier espoir réside-t-il dans le Conseil constitutionnel ?
J-P.R. :
Il est probable que le Conseil constitutionnel renvoie le gouvernement et le parlement dans leurs buts, comme il l'a fait pour neuf dispositions de la loi de mars 2011 qui touchaient les mineurs et comme il l'a fait l'été dernier pour l'accord franco-roumain qui prévoyait que des enfants puissent être expulsés sur simple demande du procureur. C'est probable et c'est souhaitable que le Conseil constitutionnel intervienne.

exergue "Jurés en correctionnelle : de la fausse démocratie"

TF1 News :une autre mesure phare du projet débattu à partir de ce mardi à l'assemblée est l'introduction de jurés dans les tribunaux correctionnels. Qu'en pensez-vous ?
J-P.R. :
On va demander à des gens de venir le matin et, après deux heures de briefing, d'être juges. Je dis que c'est de la fausse démocratie. On voit déjà aux assises, en matière criminelle, toute la difficulté qu'ont les jurés à se mettre dans le bain quand on leur demande de se prononcer sur le principe de la culpabilité et sur la peine. Là, on va leur demander de se prononcer sur des questions juridiques.

Si j'entends le soucis d'une justice rendue par le peuple et pas seulement au nom du peuple, encore faut-il mettre ce peuple en position de lire et de comprendre les textes de la République. Je souhaite bien du bonheur aux jurés quand ils devront se prononcer sur les peines planchers, l'excuse atténuante, la récidive etc…

C'est comme si on me demandait à moi de passer en salle d'opération après une formation de deux heures en chirurgie. On est au niveau maximum de la démagogie. Et je laisse de côté le fait que cela va coûter un argent fou et poser de réels problèmes d'organisation car les salles d'audiences n'ont pas été prévues pour ça...

Par Alexandra Guillet le 21 juin 2011 à 06:00
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69 Commentaires

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  • danielr61, le 22/06/2011 à 11h58

    Peut-être, mais le laxisme ou l' angélisme des juges n' est pas une question de crédits! C' est leur formation à l' école de la Magistrature qui vous ferait aller en taule si vous sépassez de 20 kms /h sur autoroute la vitesse autorisée, mais remet en liberté un agresseur violent "parce qu'il aurait eu une "enfance malheureuse"

  • 1971marie, le 22/06/2011 à 06h18

    Lafsane1, t'ai pas obliger de lire , surtout pour poser un com pareil...

  • 1971marie, le 22/06/2011 à 06h15

    Jy peux rien, si le mess es passer 3 fois lol

  • prchar, le 21/06/2011 à 22h19

    Arrêtons le délire! Ce ne sont pas aux professionnels de la Justice, ni à ceux de l'enfance de décider comment traiter les enfants, c'est aux parents et à la société! Les juges sont là pour appliquer les Lois, pas les faire, et les pros de l'enfance sont là pour donner des conseils, que j'écouterai avec intérêt, mais c'est tout ! Et si la société décide d'être plus dure avec les enfants, et bien, soit ! L'essentiel est que les règles soient claires pour tous, dès le départ...Mais là où le magistrat a raison, c'est sur les nombreuses révisions de lois de ces dernières années...

  • matger, le 21/06/2011 à 21h26

    Ce monsieur ne fait que protéger son fond de commerce.

  • inspatatrac, le 21/06/2011 à 21h14

    Quand vous aurez compris qu'un gouvernement europeen, comme en France, a une marge de manoeuvre tres limitee vous arreterez peut-etre avec cette obsession de ce gouvernement qui finalement a fait un tres bon travail compte-tenu de la conjoncture. Mais bon pour le reconnaitre faut-il encore avoir suffisamment de recul et vouloir voir ce qui a ete fait....

  • mirko71, le 21/06/2011 à 20h56

    Déjà moi je ne les appellent pas des jeunes mais des délinquants ou voyous.de plus la plupart payent les avocats avec de l'argent sale.la cela ne pose pas de problèmes au soit disant défenseur de la justice.c'est pour cela que la victime se trouve reléguée au second plan.les voyous ont de l'avenir dans notre pays a moins que l'on ne se rendent justice nous mêmes.

  • nezdegoret, le 21/06/2011 à 20h33

    Et vous si vous faites le moindre écart il vous loupe pas !je vois le genre!! c'est la justice de mon pays!!

  • grinch62, le 21/06/2011 à 20h31

    En même temps, il est de Bobigny, le tribunal où sont appliquées sans opposition toutes les théories fumeuses du syndicat de la magistrature, avec les brillants résultats que tout un chacun peut observer dans la banlieue parisienne...

  • grinch62, le 21/06/2011 à 20h29

    Tagada1912 : On peut être de gauche et être laxiste mais quand on est laxiste, on est de gauche et surtout dans le milieu politique et judiciaire, il n'y a qu'à voir de quel bord se réclame le syndicat de la magistrature...

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