Les tours retrouvent droit de cité à Paris

Par , le 01 octobre 2009 à 17h10 , mis à jour le 09 janvier 2010 à 13h17

Dossier : Grand Paris, capitale sous pression - Actualités

Manque d'espace, besoin d'attirer les entreprises : face à ces défis, les tours ont des arguments puissants, expliquant leur réapparition dans de grands projets à la périphérie de la capitale.

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Sous la fenêtre de son bureau, Paris s'étend comme une vue d'architecte : le carré de verdure du Jardin Atlantique, grand comme la place de la Concorde - un petit miracle de bâtisseur, entièrement construit sur dalle et surplombant la gare Montparnasse - précède la longue perspective des voies ferrées qui filent vers le sud. Josée travaille pour le Conseil national de l'ordre des architectes et se retrouve quotidiennement à plus de trente étages du sol, dans l'un des bâtiments les plus emblématiques et les plus décriés de la capitale : la tour Montparnasse. Un ouvrage qui suscite toujours le rejet de nombreux Parisiens et joue le rôle de repoussoir, alors même que de nouveaux projets "d'immeubles de grande hauteur", selon la terminologie officielle, s'avancent à grands pas.

Depuis que Bertrand Delanoë a fait sauter, en juillet 2008, le verrou des 37 m, ouvrant la voie à des projets d'immeubles d'habitation grimpant jusqu'à 50 m et à des tours commerciales de plus de 150 m, le débat est relancé avec vigueur. Six portes de la capitale doivent accueillir de vastes ensembles architecturaux : les secteurs Porte de Versailles (et le déjà emblématique projet de tour Triangle), Masséna-Bruneseau, Porte de Bercy, Porte de Montreuil, Porte de la Chapelle et Batignolles. Avec la caution de grands noms de l'architecture comme Yves Lion.

Mais, sondage après sondage, Français et Parisiens, échaudés par les erreurs du passé, persistent dans leur hostilité aux tours. L'un d'eux, publié avant l'été par Le Figaro, montrait même qu'aujourd'hui encore, 35% des sondés rêveraient de démolir la tour Montparnasse. Et les projets de construction à Paris ont déjà suscité une levée de boucliers d'associations comme Tam-Tam, en lutte contre le projet de reconquête des friches de Masséna-Bruneseau, ou Monts 14, opposée au projet Triangle, ou encore SOS Paris...

 "Un ascenseur pollue moins que des bagnoles"

Eriger de nouvelles tours, Josée n'y voit guère d'inconvénient : l'habitude n'a pas émoussé chez elle l'émerveillement de "voir Paris d'en haut". Travaillant au même étage qu'elle, Dominique, lui, voit plutôt l'envers du décor. Régulièrement chargé des relations avec les fournisseurs, il se heurte aux limites d'une structure qui a vieilli : "l'aménagement des plateaux, l'accès en voiture, la circulation dans les sous-sols, tout est compliqué". Et circulant dans les bureaux, il entend les plaintes sur la climatisation, entre ceux qui brûlent sous l'ardeur du soleil et ceux qui grelottent du côté laissé dans l'ombre. L'idée de nouvelles tours ne lui paraît pas choquante, encore faudrait-il qu'elles soient "mieux conçues". Et dépourvues de matières un peu trop innovantes mais à l'impact inconnu sur la santé humaine... comme, en son temps, l'amiante, plaie de la tour Montparnasse après avoir été longtemps présentée comme "le" matériau miracle.

Face à ces interrogations, les tours, notamment de bureaux, ont des arguments puissants pour séduire la Mairie de Paris. "L'emploi est en décroissance à Paris intra-muros", détaille Jean-Pierre Orfeuil, de l'Institut d'Urbanisme de Paris, qui anime la Chaire de l'Institut pour la ville en mouvement. "Au cours des années 90, la capitale a perdu 300.000 emplois, essentiellement au profit de la petite couronne et en partie au profit de la province. La construction de tours de bureaux peut être un moyen de lutter contre cette tendance". Les consultants en immobilier d'entreprise soulignent à l'envi le manque à Paris de ces bâtiments symboles que sont les tours, dont l'image pourrait séduire les entrepreneurs en quête d'un lieu d'implantation. Alors que parallèlement, des tours ont fleuri en banlieue proche - cette banlieue qui attire aujourd'hui plus d'emplois que Paris... 

En revanche, l'argument des transports, également invoqué en faveur des tours ("un ascenseur pollue moins que des bagnoles", assénait Jean Nouvel) n'est pas pertinent. "En Ile-de-France, on n'a jamais tenté de coordonner les implantations des emplois et des logements, souligne Jean-Pierre Orfeuil. Du coup, on compte sur le réseau de transports pour assurer la fluidité des déplacements. Des tours à Paris ne résoudront rien sur ce plan tant qu'on ne s'attachera pas au problème du coût du logement et au fait que les gens sont rejetés vers l'est quant les emplois sont plutôt à l'ouest". En clair, implanter côte à côte bureaux et logements ne soulagera en rien l'asphyxie rampante des infrastructures de transport, si ceux qui travaillent dans les tours ne sont pas les mêmes que ceux qui habitent dans les tours voisines.

 "Renoncer à la hauteur c'est aussi condamner
la Tour Eiffel"

En outre, nombre des problèmes qui se posent dans les tours de bureaux se retrouvent avec plus d'acuité encore dans les tours d'habitation. Au point de diviser les architectes, pourtant généralement pas hostiles a priori à l'idée de prendre de la hauteur. Il y a les inconditionnels : Jean-Philippe Hugron, prêcheur du cyber-espace qui anime régulièrement un chat consacré aux tours sur www.skyscrapercity.com, et diffuse des photographies en guise d'ode à l'altitude en architecture, se dit "révolté des raccourcis primitifs tour = HLM, tour = gros cube gris tout moche..." Et il plaide : "Renoncer à la hauteur c'est aussi condamner la Tour Eiffel, le dôme des Invalides, la flèche de la Sainte-Chapelle !

D'autres comme Eric Daniel-Lacombe mettent en avant la rigidité de tels logements, qualifiés de "logements de grands célibataires" incapables d'accompagner l'évolution de la vie familiale : "dans une tour, décrit-il, on met l'ascenseur au centre, les appartements autour... une configuration peu pratique pour disposer des logements. On se retrouve avec des pièces plus en longueur et moins éclairées que dans une barre, qu'il sera beaucoup plus difficile de scinder quand le besoin d'une nouvelle chambre se fera sentir pour les enfants". Il souligne aussi les redoutables coûts de fonctionnement de telles structures qui "en feront un immobilier très cher, réservé aux plus riches", jouant ainsi contre "la mixité sociale". Dans les tours d'habitation existantes à Paris ou dans la banlieue très proche, le privilège de dominer le paysage se paie cash. Quelques exemples de charges dans la tour Défense 2000, l'immeuble d'habitation aujourd'hui le plus élevé de France : 300 euros par mois pour un appartement de 50 m2 ; entre 500 et 600 euros pour un 75 m2...

 "Rien n'empêchera
de construire des tours"

D'où l'idée de limiter la hauteur des tours d'habitation à 50 m pour réduire leur coût de fonctionnement. De telles structures éviteraient par exemple la contrainte légale de l'entretien d'un PC de sécurité avec des pompiers présents en permanence. Autre piste : profiter au maximum des nouvelles technologies pour réduire la facture énergétique. Pourtant, la logique d'économie ne risque-t-elle pas de reproduire mécaniquement les mêmes immeubles peu attrayants aujourd'hui si fréquemment dénoncés par les Parisiens ? Dans des villes comme Miami, les tours sont des habitations de luxe et ce fait est assumé pleinement, à la fois dans l'aspect des constructions et dans la note présentée aux habitants. Aujourd'hui, à Paris, la crise joue largement contre l'idée de logements dispendieux.

Fataliste, Eric Daniel-Lacombe estime néanmoins que "l'effet de mode est incontournable" et que "rien n'empêchera de construire des tours, tout comme rien n'a pu s'opposer à la construction des grands ensembles dans les années 60". Mais que l'on parle de tours de bureaux ou de logements, il s'agit toujours de les implanter sur les bordures de la capitale. Jamais au centre. Au risque de mécontenter à la fois les opposants aux trop grands immeubles, et les partisans d'une refonte ambitieuse du centre-ville. "Etrangement le débat sur les tours à Paris ne semble pas concerner Paris", souligne l'architecte Philippe Gazeau. "La réflexion des esprits les plus téméraires en la matière est confinée aux territoires périphériques, ou déportée sur la dalle de La Défense. (...) Dans le monde entier le coeur de la plupart des grandes villes se régénère intensément, à Paris il se sclérose inexorablement".

 Par Franck LEFEBVRE

 
Par Franck Lefebvre-Billiez le 01 octobre 2009 à 17:10
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2 Commentaires

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  • Lamamouche, le 13/10/2009 à 07h43

    Attention à ce que çà pourrait devenir??? j'ai un souvenir pas très bon de ces tours d'habitation , quant à faire des tours pour des bureaux ma foi, pourquoi pas, et puis cinquante mètres c pas le world trade center.

  • Herve, le 11/10/2009 à 10h21

    Bel article équilibré qui donne plusieurs piste pour celui qui est intéressé par le sujet. Bravo au(x) rédacteur(s).

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