"Un Noir, ça ne fait pas bien dans une boulangerie"

Par , le 27 octobre 2006 à 05h00 , mis à jour le 23 octobre 2009 à 11h42

Amad a passé 22 ans à Clichy, lieu phare des émeutes de l'an dernier. Il raconte à LCI.fr son parcours et ces "barrières qui se dressent en grandissant".

[Expiré] [Expiré] Amad de l'association ADM © AFP/Joël Saget

Amad est l'un des fondateurs de l'association Au-delà des mots (ADM) créée à Clichy-sous-Bois après la mort de Zyed et Bouna dans un transformateur électrique il y a un an. Il a couché sur le papier ses 22 années passées à Clichy, "où on a entassé les immigrés dans des HLM et laissé les choses se dégrader". Son livre intitulé "Clichy, j'ai mal à la France" n'a pas encore trouvé d'éditeur mais pour le jeune homme de 25 ans, "l'important c'était d'écrire".

Tout nouveau, tout beau
"Je suis arrivé du Sénégal en 1983, j'avais trois ans. Avec mes parents, on s'est installé à Montfermeil, ça nous changeait beaucoup. Au début, on trouvait ça beau. Il y avait la curiosité de la nouveauté. En grandissant, je me suis dit que j'avais beaucoup de chance de vivre dans un pays et d'être dans une école où il y avait plusieurs ethnies, des gens de toutes les couleurs, parlant toutes les langues... C'est l'âge où tout va bien, où l'on te considère comme Français."

La désillusion
"Et puis tu grandis et là, des barrières dont tu ne soupçonnais même pas l'existence se dressent. Tu es au collège et tu perds toute illusion quand les profs te proposent systématiquement un BEP ou un CAP en te disant "Là tu vas pouvoir gagner de l'argent". Comme si tu n'étais pas assez bien pour les filières générales. Alors à 16 ans, j'ai choisi un CAP pâtisserie. J'ai frappé à toutes les boulangeries du coin pour pouvoir faire mon apprentissage. Souvent on me répondait "vous vous êtes sûrement trompé de métier. A l'époque je ne comprenais pas vraiment ce que ça voulait dire. Et puis un jour j'ai réalisé que c'était ma couleur de peau qui dérangeait parce qu'un noir dans une boulangerie ça ne fait pas bien. Heureusement, un patron a finalement bien voulu de moi. Mais son commerce a été racheté et quatre mois après, le nouveau proprio me mettait à la porte. Je me suis retrouvé au chômage."

Les combines
"Mon chômage n'était pas bien épais mais un jour, il s'est quand même arrêté. Toi, tu as envie de travailler mais tu ne trouves pas. C'est refus sur refus. Forcément un jour tu te décourages et parce qu'il faut bien gagner sa vie, tu cèdes à la facilité, aux petites conneries, aux petites combines. J'ai neuf frères et sœurs et chez nous, il faut s'assumer très tôt. Je refaisais des voitures accidentées dont il fallait trouver les pièces ici et là. Et c'est l'engrenage : le quartier, les affaires, le quartier des affaires.... On ne m'a pas laissé le choix. Peut-être que les choses se seraient passées autrement si j'avais pu continuer mon apprentissage, qui sait ?"

Les journées dans les halls
"Tu traînes avec tes copains qui vivent la même galère. Nos quartiers sont laissés à l'abandon. Et parce qu'il n'y a pas de lieux de rencontres, les jeunes se retrouvent dans les halls d'immeuble. Tu y as ta place attitrée comme tu aurais ta place de parking, tu restes si longtemps et si souvent dans cette cage d'escalier que tu ne sais plus très bien faire la différence entre les jours de la semaine. Quand on se retrouve à plusieurs comme ça, on se demande comment s'en sortir, comment demain on sera amené à être des gens."

La police
"Les policiers, ils pratiquent le harcèlement moral. Ils te contrôlent trois fois par jour en te répétant que tu n'es qu'un moins que rien. Avec nous, ils font du chiffre. Si tu n'as pas ta pièce d'identité sur toi, c'est la garde à vue directe. Ca ne fait pas de toi un délinquant ! Parfois on a aussi eu des problèmes parce qu'on parlait trop fort dans le bus. A l'époque, on ne réalisait pas que le mec venait de se faire une journée de 10 heures et qu'il avait envie d'être au calme."

Les émeutes de novembre 2005
"A l'époque, j'étais déjà dans le monde associatif, un environnement où tu veux aider ton prochain alors forcément, ces violences m'ont choqué. J'ai essayé de me démener. Je suis allé voir ces jeunes en leur disant que, oui, on avait tous été attristés par la mort de Zyed et Bouna mais que brûler les voitures ne les ferait pas revenir. La meilleure façon était de lutter pacifiquement en prenant sa carte d'électeurs pour créer un contrepoids. Mais là leur réponse c'était : "pour voter quoi ? Les hommes politiques, ce sont tous les mêmes". Les émeutes n'étaient pas la meilleure solution mais comment faire quand le gouvernement est sourd ? Certaines élites ont armé idéologiquement ces jeunes en leur disant que tant que tu ne casses pas ou tu ne brûles pas, on ne t'écoute pas. Là, on a parlé des jeunes de banlieues, on les a écoutés mais pas forcément entendus. On a débloqué de l'argent mais pas suffisamment. Il faut vraiment que les politiques fassent attention parce que rien n'a vraiment changé et ça peut re-péter à tout moment."

Son message
"Le problème c'est que bien souvent les médias parlent des banlieues quand ils ont des images de jeunes qui lancent des "nique la police". On voit rarement des choses positives dans la presse et pourtant elles existent. Les Français sont comme anesthésiés devant leur écran, ils avalent tout ce qu'on leur dit. Moi, je voudrais qu'on entende plus souvent que cette jeunesse existe, qu'elle est créative. Il faut militer dans le bon sens, s'intéresser aux habitants, arrêter de dire que ces jeunes sont des moins que rien. Là, ils prendront conscience de ce qu'ils valent et prendront confiance en eux."

Par Amélie Gautier le 27 octobre 2006 à 05:00
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35 Commentaires

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  • Thierry, le 30/10/2006 à 23h58

    Si on refuse un black dans une boulangerie mon épouse d'origine sénégalaise aussi a été refusée comme serveuse dans une creperie : "vous comprenez mes clients ne comprendraient pas ..."

  • Jack, le 27/10/2006 à 17h52

    A Larenz93, Le Blanc Mesnil, vous pensez ce que vous voulez, mais je tiens a rectifier que : 1: je suis Français et vote en France, 2: ici à Antwerpen, nous avons les memes problèmes d'émigration qu'en FRANCE, 3: a moins que politiquement manipulée, vous ne pensez pas aux enfants et petits enfants qui vous (nous) suivent, votre problème mais aussi problème EU . . . . 4: vous ne devez avoir (je pense) l'expérience que j'ai à l'exportation (35 années dans une trentaine de pays) 5: j'ai toujours au cours de ces années était tolérant, mais lorsque que l'on défie et/ou rejette notre législation, sorry je ne puis accepter! Merci de publier Jack - Français d'Anvers

  • Laurent, le 27/10/2006 à 17h46

    30 années de pensée unique et de politiquement correct ont finalement errigé une partie de la France contre l'autre. D'un côté ceux qui hurle au racisme ou à la xénophobie dès qu'un étranger est condamné, et même si c'est le pire des monstres. De l'autre ceux qui pensent que tous nos maux viennent de l'immigration ou de la couleur de la peau des gens. Il faudrait peut-être revoir notre façon de penser, et se dire qu'il y a des gens biens partout et des salopards également. Lorsqu'un voyou met le feu à un bus, on parle de "Jeune", comme si tous les jeunes mettaient le feu aux bus ! Arrêtons de nous voiler la face et apellons un chat un chat. Je suis de ceux qui pensent que toute vérité est bonne à dire, et un déliquant reste un délinquant, qu'il soit Noir, Arabe, Blanc, ou Asiatique, et ce critère ne doit pas entrer en ligne de compte dans la sanction. S'il est Noir il doit être sanctionné non pas parcequ'il est Noir, mais pour ce qu'il a fait, mais par ailleurs, il ne doit pas échapper à la sanction non plus, sous prétexte qu'il est Noir. Malheureusement, j'ai l'impression que le travail de sape de la pensée unique a sérieusement rongé notre société, et qu'il est grand temps de remettre les pendules à l'heure. En 2007 ? Peut-être ... En tous les cas mes fécilitations à Amad, qui au moins à le courage de reconnaître, que ce qu'il a fait n'est pas bien. Faute avouée, faute pardonnée.

  • Jean, le 27/10/2006 à 17h03

    Steph, Terre J'ai regardé comme vous ce reportage hier soir... C'est vrai qu'il y a des problèmes, mais vous-êtes-vous posé la question pourquoi il n'y a à plus de magasin ni quoi que ce soit aux Bosquets? Pensez-vous que les commerçants sont partis de leur plein gré ou est-ce qu'ils sont partis parce que ça commençait à craindre pour eux? C'est bien de se plaindre qu'il n'y a plus rien, mais à qui la faute?

  • FRANCOIS, le 27/10/2006 à 16h28

    Il faut aider ceux qui essayent d'avancer, mais là non plus , tous ne sont pas des enfants de choeur; alors il faut écouter l'intelligence du coeur , pourquoi ne pas créer "une bourse contact" pour héberger un jeune ou moins jeune ; qui souhaite quitter sa banlieue , pour une autre région ou ville , là il peut avancer . à méditer !

  • Jerome, le 27/10/2006 à 15h51

    Bonjour Amad, Merci d'avoir ecris ces lignes avec un français propre et non déformé, bravo pour avoir exprimé de façon clir et plutot objective ce que tu vis quotidiennement dans les cités. Il est très dommage que tu aies vecu ce racisme à travers ta vie professionnelle, mais depuis de nombreuses années, les difficultés pour trouver du travail grandissent. Personne n'est aidé, mais il est vrai que le racisme est une epine de plus. cependant, l'apprentissage n'est pas une voie de garage, et te permettra peut etre de trouver du travail plus facilement que des gens bardés de diplômes. Je te souhaite du courage et de la détermination pour continuer dans le droit chemin et rester aussi ouvert aux probemes actuels.

  • Georges, le 27/10/2006 à 14h47

    El de paris ce n'est pas la faute des victimes du racisme mais bel et bien celle des racistes eux memes n'essayez pas d'inverser les roles c'est vraiment pitoyable cette technique d'extreme droite de dire que ce sont les autres les racistes...

  • Plus, le 27/10/2006 à 14h43

    Broav à Margaux qui n'a jamais entendu de propos racistes....C'est justement de la que vient le mal le racisme est silencieux et insinuateur.A l'education nationale a part margaux tout le monde sait que les noirs ont du mal à être orientés dans les métiers ou il y a un contact physique avec les clients (boulangerie,coiffure,esthetique...) et certains inspecteurs sont les premiers a insinuer ce genre de pratiques. Il faut que cela change. Bien sur tout cela est non dit mais dommage on ne peut pas faire de statistiques ethniques.

  • Evitons, le 27/10/2006 à 13h42

    Je suis de droite et j'ai été choqué par les propos de Jack le Belge. Tu penses qu'un noir ne peut pas être français ou meilleur citoyen que toi ? Tu ne crois qu'à ce que tu vois à la télé (racaille, problèmes) ? Ouvres les yeux, la banlieue ce n'est pas ça ! La banlieue, c'est 85% de gens honnêtes qui en bavent et 15% qui font c.ier tous les autres. Tout le monde sait qu'en arrêtant ces 15% et en les éloignant la situation repartirait sur de bien meilleures bases. Tu sais quoi, Jack ? Je vais jouer ton jeu et te demander de rester dans ta belgique parce que les gens comme toi nous font autant de mal que ces fameux 15% sus-cités. A bon entendeur...

  • LEGER, le 27/10/2006 à 13h40

    Bravo Amad, moi c'est Valérie et je te trouve courageux et formidable, dans ce monde ou tout le monde se guette et rejette les autres par leur différence. Notre france va mal et me fait peur , nous apprenons tellement par la différence des autres! Les autres cultures , les autres gens tout simplement. J'espère que tu trouveras un éditeur et ton livre sera celui de mon chevet. Merci et bon courage.

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