"Des vivants qui s'occupent enfin de leurs morts"

Par , le 11 décembre 2006 à 05h00 , mis à jour le 11 décembre 2006 à 16h24

Claude, 78 ans, est décédé à l'été 2003. Seul, il est enterré avec les autres "oubliés de la canicule". Bientôt, il retrouvera le tombeau familial.

Claude Béchat après son accident de voiture/DRClaude Béchat après son accident de voiture © DR

Elle l'appelle Claude. Simplement et sans sentimentalisme. Comme on évoquerait un vieil ami, un oncle, un proche. Elle ne l'a pourtant jamais vu, ne lui a jamais parlé. Claude, Béchat de son nom, est mort en août 2003. Il a été retrouvé six jours après dans son petit appartement du 5e arrondissement de Paris. Seul. Il avait 78 ans. Personne n'a réclamé son corps et Claude a été inhumé dans le carré des indigents du cimetière de Thiais, l'ancienne fosse commune de la capitale.

Grâce à elle, pourtant, Claude va retrouver prochainement ses parents, sa belle-sœur et son neveu dans la sépulture familiale située à Saint-Lizier, un village de l'Ariège, aux pieds des Pyrénées. Elle, c'est Danièle Alet, une réalisatrice à l'origine de la mobilisation qui a conduit au retour du défunt aux côtés de ses proches, plus de trois ans après.

"Si c'était lui
qui avait appris
cela à mon sujet,
il aurait fait
la même chose
"
 

Danièle Alet
Claude est l'un de ces "oubliés de la canicule", ces personnes décédées pendant l'été 2003 dont personne n'a réclamé les dépouilles. Il sera le premier d'entre eux à retrouver les siens. Combien sont morts seuls en France ? 50, 100 ? Les chiffres sont compliqués, délicats. 40 "sans famille" ont été enterrés à Thiais. Gérald Buget, Mauricette Honoré, Jean Sauvan...Une liste d'anonymes résumés par une date de naissance et une date de décès qui révolte Danièle Alet. "Entre les deux, il n'y avait rien comme si elle n'avait rien vécu", regrette-t-elle.

Un emblème de la mort solitaire

Qui étaient-ils ? Où se trouve leur famille ? Pourquoi sont-ils morts seuls et oubliés ? Quatre mois après la vague de chaleur mortifère, Danièle Alet décide de "réincarner ces morts oubliés", d'"exhumer leur histoire" pour un documentaire intitulé "Aux oubliés de la canicule". Elle tire les ficelles, s'accroche à des bribes, passe des coups de fils, rencontre des gens, Jacqueline Fouchard notamment. Cette dame aujourd'hui âgée de 84 ans était une amie de Claude. Elle devient une précieuse aide pour la réalisatrice, un des maillons de la chaîne de solidarité qui se crée autour de ces morts anonymes. Jacqueline et Claude se sont rencontrés au travail, dans le service administratif de la Shell, rue de Berri.

"On était plus que collègues, c'était un ami", se souvient-elle. Les années ont passé et les relations se sont distendues. "C'est son divorce qui nous a séparés, je n'ai jamais connu sa deuxième femme, raconte la vieille dame. J'ai appris sa mort en janvier 2004, j'ai été très choquée d'apprendre qu'il était enterré comme un indigent. Ce n'était pas possible de le laisser là, tout seul. Si c'était lui qui avait appris cela à mon sujet, il aurait fait la même chose".

"C'est l'histoire
de vivants qui
s'occupent enfin
de leurs morts
"
 
Danièle Alet
Les témoignages se multiplient, le puzzle se complète même si certaines pièces resteront toujours marquantes. Il apparaît que la vie de Claude est jalonnée de drames, marquée de ruptures. Il naît dans le Béarn. Il est enfant unique. A 8 ans, il perd son père. Il se marie deux fois, divorce autant. Il n'a pas d'héritier. En 1954, à 26 ans, il est victime d'un grave accident de voiture. "Cela l'a beaucoup handicapé et ça a fait basculé toute sa vie", raconte Danièle Alet. Les recherches permettent de découvrir que Claude avait acheté une concession à perpétuité au cimetière de Saint-Lizier en 1959.

"Quand vous achetez un caveau, vous avez envie d'y reposer", explique Danièle Alet. La mobilisation pour réaliser cette dernière volonté de continuer de plus belle. Deux cousines éloignées donnent les pouvoirs nécessaires à l'exhumation. Des employés du cimetière de Thiais et sa directrice interviennent pour réunir les papiers nécessaires et obtiennent la prise en charge du coût de l'inhumation tandis que les services funéraires de Paris se mobilisent pour la crémation et l'inhumation à Saint-Lizier.

"C'est l'histoire de vivants qui s'occupent enfin de leurs morts", résume avec émotion Danièle Alet qui qualifie le cas de Claude comme "emblématique de la mort solitaire". Selon elle, la société actuelle va développer un nombre considérable de gens qui vont vivre seul et mourir seul. "Rien n'est prévu pour recueillir leurs dernières volontés. Il faut réfléchir à la manière dont nos morts sont pris en charge par la société, martèle-t-elle. Toutes les semaines, il y a des morts dont les corps ne sont pas réclamés. Comme Claude".

Par Amélie Gautier le 11 décembre 2006 à 05:00
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8 Commentaires

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  • Roussel Christian, le 13/12/2006 à 07h46

    Madame votre travail me bouleverse et prouve qu'il existe des personnes de coeur et d'honneur dans cette socièté sans valeur. Je ne sais comment vous temoigner mes sentiments. Merci pour eux.

  • Wauters, le 12/12/2006 à 16h19

    Quel bonne fin pour cet homme;mai pour les plusieurs autres quel misere.

  • Jacqueline92, le 12/12/2006 à 00h03

    Claude reposera bientot avec les siens grace aux personnes qui ont contribué à cette démarche. Merci à eux que je ne connais pas.

  • Jacqueline92, le 11/12/2006 à 23h46

    A Roussel de Vaux. Ce n'est pas du romantisme. Chaque etre humain est amené à mourir et ne doit pas etre délaissé à ce moment, au contraire, et parcequ'il n'est plus de ce monde il faut le prendre en charge. Ne serait ce que dans mon entourage proche je suis choquée et attristée du délaissement des tombes de proches qui nous ont donné tant de bonheur. Il faut les aimer autant dans la mort que du temps de leur vivant et cela passe par fleurir l'endroit ou ils reposent.

  • Jeanpierre, le 11/12/2006 à 20h20

    Révélateur de la solitude.

  • Bean, le 11/12/2006 à 16h01

    Bravo! Ce qui différencie l'être civilisé de l'animal est justement la manière dont il traite ses morts. N'en déplaise à Roussel de Vaux, si certains ne perdaient pas leur temps à faire des choses "romantiques et vaines", si l'humanité ne consacrait son temps qu'à la survie immédiate de ses vivants, nous n'aurions ni les pyramides d'Egypte ni les fresques de Lascaux; nous serions d'ailleurs sans doute encore en train de vivre dans des grottes, consacrant toute notre énergie à la chasse et à la cueillette!

  • Roussel, le 11/12/2006 à 13h31

    Tout ça est bien romantique et bien vain! Claude n'est plus et donc,on ne peut même pas dire qu'il s'en fiche,mais encore bien plus que ça car le néant n'a pas de conscience. Lui en prêter une, soulage peut-être quelque chose chez les vivants ? Mais qui se préoccupe des morts quand leurs contemporains ont aussi disparus. Beaucoup de remue-ménage ,d'apitoiement et de frais pour rien de rien! A ceux qui vont penser que je suis d'un cynisme monstrueux,je réponds c'est les vivants qui importent et les vivants seulement. Qu'un mort soit enterré ici,ailleurs, il s'en bat l'oeil!

  • Benjamin, le 11/12/2006 à 11h55

    Ce qui est dingue c'est que l'homme avait acheté une concession en plus. Quel cynisme que la vie a eu envers ce pauvre homme.

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