© AFP - GEORGES GOBET"Je voulais être missionnaire, marin ou brigand" confessait l'abbé Pierre en 2002 dans son autobiographie. Le destin amena finalement le jeune Henri Grouès à devenir l'un des hommes d'Eglise les plus influents et les plus écoutés du XXe siècle. De l'objection de conscience aux conditions de logement en passant par l'insertion sociale, le petit homme à la barbichette et aux oreilles en forme de chou a laissé son empreinte sur de nombreuses lois.
"Un ami des plus souffrants disparaît"
<b>Interview - </b>De l'abbé Pierre, Jean-Baptiste Eyraud, président du DAL, retient son "écoute", ses conseils, et "ses colères qui faisaient trembler les puissants".
Publié le 22/01/2007
Au Val-de-Grâce, l'hommage des anonymes
<b>Reportage - </b>Premiers à se rendre à l'hôpital du Val-de-Grâce après la mort de l'abbé Pierre, des militants pour les droits des exclus témoignent.
Publié le 22/01/2007
Issu d'une famille très pieuse et aisée de Lyon, Henri Grouès, élevé dans le respect des valeurs chrétiennes, n'étonne personne quand il avoue ressentir dès 15 ans ce qu'il nomme lui-même "l'émotion indescriptible" de la Révélation. Il suit alors la logique du sacerdoce : l'entrée dans les ordres chez les Capucins où il devient "Frère Philippe" puis l'ordination en 1938.
Résistant
Mobilisé pendant la "Drôle de Guerre", il passe dans la clandestinité en 1942. A l'origine de la mise en place de plusieurs maquis dans le Vercors et en Chartreuse, son nom de code est "Abbé Pierre". Comme beaucoup de résistants, ce pseudo ne le quittera plus. Alors que certains hommes d'Eglise mènent des liaisons dangereuses avec les nazis, il organise de son côté le passage de juifs en Suisse via les Alpes.
A la sortie de la guerre, élu député de Nancy sous l'étiquette MRP (centre-droit), il continue et développe son combat contre les inégalités, même s'il admet avoir été "incompétent". Sa cible de prédilection : la misère, sociale ou affective. "Tant qu'il existera de la misère, aussi longtemps que régnera l'exclusion, nous ne connaîtrons ni l'âme, ni la paix, ni la joie du cœur" ne cessera-t-il de clamer pendant plus d'un demi-siècle. Il sauve ainsi un ancien bagnard du suicide en le persuadant de l'aider à aider les autres. C'est le point de départ du mouvement -laïc- des Compagnons Emmaüs qui naît en 1949 -. Son principe : rassembler des objets de récupération puis les revendre pour construire des abris provisoires pour les sans-domicile, que l'on ne nomme pas encore SDF.
"L'appel de l'hiver 54"
Cette volonté de défendre les mal-logés et les exclus devient l'obsession de l'abbé Pierre. Et finit par faire de lui un personnage d'envergure nationale. Nous sommes alors en plein hiver 1954, l'un des plus froids et les plus terribles du siècle. Le 1er février, alors que la thermomètre est descendu à moins 20°, une femme meurt de froid dans la rue, dans l'indifférence. Ulcéré, l'abbé Pierre prononce un texte à la radio qui passe à la postérité comme l"appel de l'hiver 54". "L'insurrection de la bonté" peut alors commencer. Emmaüs voit les dons en argent et en nature affluer.
Tandis qu'Emmaüs s'internationalise, son fondateur devient la figure de proue du combat contre l'exclusion. L'abbé Pierre est consulté par presque tous les ministres du Logement. Le développement de la télévision aidant, il devient malgré lui une star du petit écran. Sa voix chevrotante et ses colères émeuvent à chaque apparition. D'année en année, les sondages confirment sa place prépondérante dans le cœur des Français. Seuls des sportifs au zénith de leur gloire comme Zinedine Zidane ou David Douillet sont capables de rivaliser -il demandera lui-même à ne plus figurer dans ce palmarès.
La tache Garaudy
Même l'affaire Garaudy en 1996, la seule tache de son parcours, n'aura pas d'effet à long terme sur son aura. Pour avoir soutenu le livre négationniste de son ami communiste sans l'avoir lu, l'ancien passeur de juifs est exclu de la Licra et doit se fendre d'excuses publiques.
Malgré ses ennuis de santé, il continue ensuite de lancer des coups de gueule ou d'intervenir dans la vie politique. Un peu avant le bien triste anniversaire du cinquantenaire de son "appel", on le verra ainsi soutenir des Roms menacés d'expulsion dans un bidonville et s'opposer vivement à Nicolas Sarkozy. Début 2006, il retournera même assister à une séance de l'Assemblée nationale pour protester contre le plan Borloo et exhorter Jacques Chirac à ne pas supprimer la loi SRU (Solidarité et renouvellement urbains).
"J'ai cédé au désir"
N'ayant jamais fini de surprendre, au crépuscule d'une vie bien remplie, fin 2005, il publie coup sur coup un livre puis un disque. Dans le premier, nommé, Mon Dieu... pourquoi ?, il se confie sur lui-même, notamment sur ses expériences sexuelles, admettant avoir eu des relations avec une femme avant de devenir prêtre. "Ma vocation réclamait une disponibilité totale. Cela n'enlève rien à la force du désir et il m'est arrivé d'y céder de manière passagère" confesse-t-il. A contre-pied de la position officielle de l'Eglise, il dénonce également dans l'ouvrage le célibat des prêtres et se dit favorable à l'ordination des femmes et à l'homoparentalité. Dans le second, intitulé Avant de partir, il livre une sorte de testament spirituel, déclinant ses pensées sur l'amour, l'amitié, la spiritualité et bien sûr, comme toujours, les inégalités sociales.
Un credo qu'il répétait encore lors des cérémonies religieuses qu'il célébrait ici ou là. A Noël 2002, les fidèles de La Chapelle-des-Fougeretz, près de Rennes, eurent ainsi la surprise et la joie de l'entendre prononcer la messe de minuit. Le message, lui, fut habituel : "Posez-vous toujours la question : et les autres ?"
Bio-express
1912 : naissance à Lyon
1931 : entrée chez les Capucins
1938 : ordination
1939 : mobilisation
1942 : résistant
1945 : député de Meurthe-et-Moselle (jusqu'en 1951)
1949 : fondation d'Emmaüs
1954 : appel de l'hiver 54
1981 : officier de la Légion d'honneur
1996 : affaire Garaudy, exclusion de la Licra
2005 : Grand Croix de la Légion d'honneur
2007 : décès à l'hôpital du Val-de-Grâce à Paris
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"Un ami des plus souffrants disparaît"
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