Saliha, occupante du "ministère de la Crise du logement", devant l'hôpital du Val-de-Grâce © F. Lefebvre - TF1/LCIA Paris, dans la rue, dans le métro, la nouvelle se propage doucement. "Vous avez entendu ce matin ? L'abbé Pierre est mort !" Haussements de sourcils, hochements de tête contrits. Personne ne reste indifférent. Entre deux cahots de la rame de métro, une petite femme vive aux cheveux blancs, toute courbée, s'exclame : "C'était quelqu'un ! Je suivais tout ce qu'il faisait depuis la première fois que j'en avais entendu parler. Et ça fait longtemps, vous savez, j'ai plus de 80 ans !" Deux pas plus loin, un homme grisonnant à l'air mélancolique lâche à contrecoeur : "Oui, j'ai entendu. C'était ce matin, à 5h25, je crois..." Il n'en dira pas plus : il se renfonce dans son siège et regarde ailleurs.
Devant l'hôpital du Val-de-Grâce, une petite foule s'est rassemblée et attend en bourdonnant. Peu de badauds - la nouvelle est trop récente : il y a là surtout des militants associatifs qui attendent sagement, reconnaissables à leurs badges ou à leurs pin's, et des journalistes, de loin les plus nombreux. Un homme porteur d'un sigle du parti communiste circule entre les petits groupes et pose complaisamment devant les photographes. Des CRS montent une garde vigilante : on ne passe pas.
"Il restera toujours vivant"
"Je suis venue dès que j'ai su, lorsque j'ai écouté les informations vers 7 heures", raconte Saliha, qui fait partie des occupants du "ministère de la Crise du logement". Là-bas aussi, "les gens ont appris petit à petit". Dans le désordre de cette nouvelle matinale, plusieurs familles l'ont accompagnée, puis sont reparties, "parce qu'elles ont des enfants, il fallait les emmener à l'école". Sans papiers, sans attache, sans autre obligation, Saliha est restée depuis lors à patienter devant l'entrée de l'hôpital. C'est son hommage à elle, silencieux et discret : "L'abbé Pierre restera toujours vivant dans le cœur de ceux qui l'ont aimé", souffle-t-elle.
Elle ne l'avait pourtant rencontré que deux fois, lors de l'enterrement du professeur Léon Schwartzenberg et à la Mutualité, au cours d'une manifestation organisée par Emmaüs. Deux rencontres qui l'ont marquée : "C'était un grand homme, ça résume tout. Et il dégageait vraiment quelque chose. On espère que sa lutte continuera. Après tout, ce n'est pas parce que Coluche est mort que les Restos du Cœur ont fermé".
"Ce qui me liait à lui, c'était sa foi, et son amour des gens"
Côte à côte derrière les barrières qui encadrent l'entrée de l'hôpital, Mika'ele Gathelier, dont l'écharpe rouge s'orne d'un carré jaune au slogan du DAL, et Odile Toutain évoquent les combats communs, les occupations d'immeubles rue Michel, rue Gérard, rue du Dragon...
La première se bat depuis des années pour les exclus et a eu de nombreuses fois l'occasion de croiser l'abbé Pierre. Elle confie, amère : "Aujourd'hui, tous les hommes politiques lui rendent hommage. Pourtant, à l'époque des occupations, ils nous envoyaient les CRS. Tous les gouvernements ont réagi de la même manière, qu'ils aient été de droite ou de gauche". La seconde entretenait une correspondance avec le disparu depuis qu'elle avait accueilli des exclus, avec son mari : "on était les seuls, à l'époque, à vouloir les accueillir. Je les ai aidés lors des occupations d'immeubles. Certains se retrouvaient avec lui dans l'action. Moi, ce qui me liait à lui, c'était sa foi, et son amour des gens".
De l'abbé Pierre, Odile Toutain gardera le souvenir d'un homme dont "la foi et l'action étaient intimement liées". Un homme "complètement intègre, qui avait l'amour de toutes les cultures, de toutes les races", et capable, qualité rare, de "connaître l'être humain tel qu'il est vraiment".
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