Robert O. Paxton, historien spécialiste de Vichy © DRLCI.fr Selon le journal Nice Matin, des règlements de copropriété de certains immeubles comporteraient toujours des dispositions discriminatoires à l'égard des juifs, inchangées depuis Vichy. Est-ce que vous pouvez nous rappeler dans quel contexte ont été prises ces lois ?
Robert O. Paxton (1) : Tout d'abord, je tiens à préciser que les lois contre les juifs de Vichy ne parlent pas des contrats de copropriété. Quelqu'un a pu les ajouter pendant d'autres périodes antisémites : au moment de l'affaire Dreyfus ou dans les années 30. Cela dit, de telles dispositions sont tout à fait dans l'esprit de l'époque. De toutes façons, le régime de Vichy a légiféré contre le rôle des juifs dans la société française dès juillet 1940. Il les a notamment exclus de la fonction publique en octobre 1940, de l'économie en juin 1941. On a longtemps cru que c'était une demande des Allemands ; on sait maintenant que ça venait de l'intérieur.
Plusieurs causes à cela : il y a d'abord, dans les années 30, une montée de l'antisémitisme traditionnel qui coïncide avec l'arrivée massive de réfugiés juifs en provenance d'Europe centrale. Selon la pensée de certains Français, cette immigration massive menace l'emploi et la culture. Il y a ensuite eu le choc de la défaite et la recherche d'un bouc émissaire. Dès les premières semaines de la débâcle germe l'idée qu'elle est due aux juifs. Que ce sont eux qui ont poussé la France à faire la guerre à l'Allemagne ; que ce sont eux, via les syndicats et le parti communiste, qui l'ont empêchée de se réarmer. Ce n'était pas vrai mais c'était une hypothèse très répandue à l'époque.
LCI.fr : Le gouvernement de Vichy va mener une politique de restriction des droits des juifs sans que les Allemands n'en aient exprimé la moindre demande. Pourquoi ?
R.P. : C'est très curieux, tout le monde imagine -et ça semble normal, que les Nazis voulaient appliquer leur antisémitisme au pays occupé. En fait, en 1940, les Allemands avaient une autre idée, pas celle de tuer tous les juifs. La politique nazie en 40, c'était l'expulsion de tous les juifs allemands avec le célèbre plan Madagascar. En 40, les Allemands ne voulaient pas rendre la France similaire à l'Allemagne, ils voulaient qu'elle reste un pays vers lequel on expulse les juifs. Au mois d'octobre 1940, ils ont expulsé ceux de Rhénanie vers la zone non occupée de la France. Bien sûr, fin 41, début 42, quand la solution finale se met en place, les nazis commencent à insister auprès des Français pour que les juifs soient arrêtés et déportés. Ça, c'est ce que les gens retiennent.
LCI.fr : Existent-ils encore des "héritages de Vichy" ? Pourquoi des lois datant de cette ère là sont-elles toujours en vigueur en 2007 ?
R.P. : Absolument. Quand j'ai commencé à étudier Vichy, j'étais passionné par cette question de rupture et de continuité. Officiellement, c'est la rupture totale. En août 1944, à la Libération, un décret du gouvernement provisoire déclare nuls et non avenus toutes les lois et tous les décrets pris sous Vichy. Donc en principe, on repart de zéro. Dans la pratique, ce n'est pas vrai du tout. Bien sûr, ont été annulées toutes les mesures de discriminations et d'exclusion contre les juifs, contre les francs-maçons, contre les syndicats... Tous les aspects punitifs de Vichy ont été supprimés.
Mais un certains nombres des réformes de Vichy, allant dans le sens du développement historique ou considérées utiles, ont été conservées comme la carte d'identité ou les préfets de région. Ces derniers ont été créés par le régime car il constatait que le département de l'époque révolutionnaire était trop petit pour le maintien de l'ordre.
LCI.fr : On dit que la fête des mères a été créée par Pétain, c'est vrai ?
R.P. : Il semblerait qu'elle existait à une petite échelle depuis les années 20. Mais c'est Pétain qui va vraiment la lancer au niveau national. Il lui fait beaucoup de publicité car cette fête est tout à fait dans les idées sociales de Vichy, pour restaurer la famille notamment. Vichy lui a donné beaucoup d'élan et elle a continué jusqu'à maintenant, comme d'autres choses.
Par exemple, les subventions de l'Etat aux écoles libres qui auraient été impensables sous la IIIe République. Il y a aussi des mesures pour renforcer la cohésion et l'efficacité de l'Etat, pour renforcer la cour des comptes, l'inspection des finances... Quand j'étais étudiant en France, dans les années 60, il y avait dans les bistrots des affiches sur les murs qui interdisaient la vente de boissons alcoolisées aux moins de 16 ans. Cette mesure date de 1942... et elle existe toujours aujourd'hui !
(1) Historien américain spécialiste de la Seconde guerre mondiale, il a notamment écrit La France de Vichy 1940-1944 (Le Seuil) et Vichy et les juifs (avec Michel Marrus, Calmann-Levy)
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