© TF1-LCILCI.fr : Dans son rapport sur le "93", l'Institut national des hautes études de sécurité (INHES) indique que, dans ce département, "les relations actuelles entre la police et la population" sont difficiles et empreintes de tensions évidentes. Comment expliquez vous cette situation tendue ?
Sebastian Roché (1) : Il y a d'abord des facteurs externes à la police : l'empilement des difficultés socio-économiques, la frustration scolaire, etc. Par moment, les fonctionnaires vont recevoir des cailloux plus souvent qu'à leur tour. Et puis il y a le fonctionnement de la police en lui-même. Les techniques utilisées sont parfois offensives : les contrôles d'identité avec des plaquages au sol, les systèmes d'encerclement des quartiers sensibles. Il y a également le développement des technologies de défense comme le flash ball, ou le pistolet électrique -le taser- etc. On ne fait pas une police qui est bien comprise et bien acceptée par la population uniquement en développant des outils techniques. Il faut autre chose derrière. Et c'est cette autre chose qui manque et qui fait que la police se coupe de la population.
Depuis 2002, il n'y a plus de police de proximité. A cette époque, Nicolas Sarkozy ministre de l'Intérieur a choisi ses priorités : faire de la quantité là où la police de proximité consistait à faire de la qualité. Ce choix quantitatif s'est traduit par une augmentation d'interpellations pour les petites infractions : consommation ou le trafic de drogue, les étrangers en situation irrégulière. Tout cela a considérablement augmenté le nombre d'affaires traitées par la police.
LCI.fr : Le candidat Sarkozy proposait de remplacer cette police de proximité par une police de quartier. Où en est ce projet ?
S.R. : Un rapport sur le sujet a été réalisé mais il n'est sorti qu'après le scrutin. La police de quartier n'y est pas spécifiquement développée. A ma connaissance, il n'y a pas de réflexion globale sur la réorganisation globale de la sécurité publique, cette police du quotidien. Il n'y a pas d'outil ou de structure de réflexion sur la qualité de la police. C'est pourtant ce qu'il faudrait faire.
LCI.fr : L'étude de l'INHES souligne également les "effets positifs incontestables" qu'a eu la police de proximité dans certains secteurs...
S.R. : Oui, elle a eu de bons résultats où elle était mise en place, sauf qu'elle ne l'a pas été partout. C'est une bonne idée et c'est d'ailleurs la seule qu'on ait eue pour changer les améliorer les relations entre la police et la population. Cela dit, une bonne idée, il faut bien la mettre en œuvre : les bonnes intentions, ça ne suffit pas.
"Police de proximité", "police de voisinage", "police de tranquillité"... Ce ne sont que des slogans. Le plus important est de voir comment on la met en œuvre concrètement. A mon sens, cela implique des changements de mentalités, d'organisation, de formation des policiers, des changements dans les carrières des policiers. Ce qu'il faudrait faire maintenant c'est tomber d'accord sur les implications concrètes. Le terme qui va accompagner la réforme est pour moi relativement secondaire.
LCI.fr : Le ministre de l'Intérieur Michèle Alliot-Marie a évoqué lundi le caractère indispensable d"une proximité géographique (...) sur un terrain (avec) la connaissance de ce terrain et la connaissance des personnes".
S.R. Oui, mais ce n'est pas tout. Une proximité géographique n'a d'effet que si on prend en compte la population. Effectivement, il faut mettre les postes de police là où il y en a besoin, il ne faut pas en ouvrir des petits un peu partout. Il faut aussi que les horaires des policiers correspondent aux horaires des délinquants. Si on fait la même police mais qu'on l'implante différemment géographiquement, on ne modifie pas les relations police population.
LCI.fr : Alors que préconisez-vous ?
S.R. : De modifier l'organisation des services de la police et sa relation à la population. Un commissariat, c'est comme un hôpital. C'est un système administratif qui a différents types de services et dans lequel on organise les relations entre les personnes qui y travaillent et ceux qui viennent. Dans l'hôpital ce sont les patients, dans un commissariat, ce sont les auteurs de crimes ou délits et les victimes. Comme on fait réfléchir les médecins sur leur rapport à leur patient et cette prise en compte de la douleur, il faudrait faire réfléchir les policiers sur leur gestion des attentes de la population, et notamment de sa souffrance.
Pour que cette police "colle" davantage à la population, il faut qu'elle fasse, par exemple, siéger des représentants des habitants dans les instances qui la dirigent, comme à l'hôpital. Il faudrait également que ces élus locaux, qui connaissent les territoires, soient associés à la direction de la police. Il faudrait enfin créer des organes par lesquels les gens puissent se plaindre des dysfonctionnements, une sorte de bureau des plaintes de la police nationale. C'est une révolution des mentalités qui doit se faire et qui ne peut pas être décrétée par un ministre, ça prendra une dizaine d'années à être mis en œuvre et à être consolidé.
LCI.fr : La police de proximité idéale selon vous ?
S.R. : Cela doit être une philosophie : c'est être au service de la population. Cette phrase devrait être gravée en lettre d'or devant les commissariats. Cette phrase doit habiter chaque fonctionnaire de police. Maintenant que nous sommes en démocratie, il faudrait se démarquer d'une police régalienne, au service du roi, vers une police des services publics, au service du peuple.
(1) Chercheur au CNRS et auteur du livre "Police de proximité, Nos politiques de sécurité" (1) , Paris, Seuil, 2005.
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