"J'ai peur de voir les policiers débarquer"

Par , le 13 août 2007 à 10h57 , mis à jour le 23 octobre 2009 à 11h55

Reportage - Les familles de sans-papiers vivent dans la crainte perpétuelle d'être arrêtées. Eva, une jeune ukrainienne de 33 ans, témoigne.

L'angoisse ronge Eva depuis le 19 juillet. A.Ga./LCIL'angoisse ronge Eva depuis le 19 juillet © A.Ga./LCI

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Le reportage d'Antoine Bonnetier
 

Elle a d'abord cru qu'il s'agissait de Viktor, son fils. Jeudi dernier, Eva se trouvait à Paris avec des membres de Réseau Education sans frontières, quand la nouvelle a été annoncée. Les bribes de conversation saisies évoquaient un adolescent sans-papiers, originaire des pays de l'Est, tombé du 4e étage alors que la police venait interpeller sa famille en situation irrégulière, et à l'hôpital, dans le coma.
 
Ce n'était pas Viktor, mais Ivan, un garçon russo-tchétchène de 12 ans. Le drame s'est passé dans la Somme et non dans le Val-de-Marne, où Eva et sa famille résident. Mais l'histoire reste sensiblement la même ; celle de la peur omniprésente, vécue par ces familles en situation irrégulière, qui redoutent une reconduite à la frontière. Une angoisse décuplée pendant la période estivale. Selon RESF, la préfecture de police profite du mois d'août pour multiplier les arrestations de parents sans-papiers, d'enfants scolarisés et leur placement en centre de rétention. (Lire notre encadré)

Deux demandes, deux refus
 
L'angoisse ronge Eva depuis le 19 juillet. Ce jour-là, Jarulov, son mari est incarcéré au centre de rétention de Vincennes. Et la jeune femme de 33 ans d'imaginer les policiers débarquant, de jour comme de nuit, pour venir les arrêter, à leur tour, elle et son fils ; de devoir retourner à Kiev, en Ukraine, d'où ils sont originaires.
 
Dans le deux-pièces qu'ils louent à Alfortville depuis 2006, la jeune femme à la chevelure auburn se souvient de leur arrivée en France. C'était en 2001. Jarulov était parti un an plus tôt. Licencié de l'usine à pain où il travaillait, il avait décidé de tenter sa chance dans le pays des droits de l'homme où, paraît-il, tout était plus facile. Eva, institutrice, et Viktor, alors âgé de 8 ans, le rejoignent. La famille s'installe dans le 17e arrondissement de Paris. Leurs visas expirent ; les deux demandes de régularisation se soldent par autant de refus. Le recours, déposé en octobre 2006, est resté lettre morte.

"On n'est pas venu en France pour demander la charité"
 
En avril 2007, les perspectives semblent s'éclaircir pour les Romanchuk. Le couple rencontre une assistante juridique russe qui leur fait miroiter des papiers d'identité. Eva s'aperçoit qu'ils ne valent pas un kopeck quand elle mentionne ces documents aux policiers pour que son mari soit libéré. La réponse tombe comme un couperet : Jarulov sera reconduit à la frontière le 21 août.
 
Eva raconte son histoire, en triturant ses mains. Elle soupire, cherche ses mots. "On n'est pas venu en France pour demander la charité", assure-t-elle, anticipant les réactions que pourraient avoir certains en lisant son histoire. Elle poursuit, d'une voix soudainement décidée : "On a la tête, on a deux mains, on est là pour travailler, pour vivre mieux." Avant qu'il ne soit arrêté, Jarulov travaillait comme maçon, Eva donnait des cours de langues, elle en parle six. La vie en France leur plaît, avec Jarulov, ils ont des amis, des voisins gentils. "On se parle de la pluie et du beau temps mais ils ne savent pas qu'on n'a pas de papiers"... C'est bien tout ce qui leur manque.
 
Dans l'appartement confortable des Romanchuk, peu de traces de leurs racines ukrainiennes. Des livres, quelques photos, deux napperons traditionnels, un sifflet en bois, et c'est tout. "Même la vodka n'est pas de chez nous", dit Eva en parcourant la pièce, dans un semblant de sourire. Dans sa chambre, Viktor, devenu un adolescent de 13 ans, joue à la Play-Station. Au mur, des posters de Thierry Henry, de Savate française, de basket. Viktor, arrivé sans connaître un mot de français, est actuellement en classe de 5e. Selon RESF, c'est un bon élève, très sociable. "Je lui dis tous les jours que bien travailler est la seule façon de s'en sortir", précise sa mère. Celui qui veut devenir "footballeur professionnel, cuisinier ou boxeur", a du mal à comprendre l'angoisse maternelle, insouciant comme tous les adolescents. Oui, il parle parfois de sa situation avec des copains  mais les autres préoccupations des garçons de son âge reprennent vite le dessus. De l'Ukraine, il n'a que très peu de souvenirs ; Viktor se dit Français. Et s'amuse à taquiner sa mère pour son accent ukrainien, que, lui, n'a plus. Eva sourit, un instant. Et puis, elle évoque cette hantise d'être arrêtée, comme la famille du petit Ivan.
 
 
Nous avons rencontré Eva vendredi 10 août. Son mari a été expulsé pour Kiev le lendemain par un vol Air-France.

Le ministère dément tout activisme particulier

Alors que les associations accusent l'administration de mettre les bouchées doubles en profitant de la torpeur estivale, le gouvernement dément. Ainsi, le nouveau ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale, on se défend de consignes spécifiques pour les vacances, rappelant que Brice Hortefeux le 9 août avait assuré qu'il n'y avait "pas de particularisme pour le mois d'août". "Il n'y a pas de durcissement de la politique" vis-à-vis des clandestins, a par ailleurs estimé Olivier Damien, secrétaire national du syndicat des commissaires de la police nationale, soulignant que les arrestations à domicile se font "dans le cadre d'une procédure prévue par le code pénal" (art.78). Sur le terrain, les policiers font état d'un certain "flottement", selon Francis Masanet, secrétaire général adjoint de l'Unsa-Police (premier syndicat de gardiens de la paix). "On sait que les gars ont des consignes verbales, rien n'est franc, il n'y a pas de traces, c'est le flou artistique, tout est interprété en fonction de la sensibilité des préfets", a-t-il déploré en réclamant au ministère "des directives claires et précises". (D'après agence)

Par Amélie Gautier le 13 août 2007 à 10:57
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37 Commentaires

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  • Marc, le 15/08/2007 à 10h42

    Il y a des bobos qui parlent des droits mais jamais des devoirs.

  • Propro, le 14/08/2007 à 17h24

    En réponse à André Valentin, si vous avez honte de notre pays vous n'avez qu'a aller voir si l'air est meilleurs ailleurs, vous reviendrez bien vite, car ayant parcouru beaucoup de pays, ici il y a beaucoup de liberté et d'avantages.

  • Christine, le 14/08/2007 à 16h48

    Je sais que je ne vais pas être publiée, mais tant pis. Je suis choquée par toutes les réactions du style "les sans - papier n'ont qu'à respecter la loi" etc. Et pourtant je suis de droite et j'aime beaucoup M. Sarkozy. Mais je me demande si les internautes qui ont réagi ainsi ont du coeur? Croyez-vous que ceux qu'on appelle les "sans-papiers" ont (pour la plupart)envie d'enfreindre la loi? La plupart essaie essaie tout simplement d'avoir une vie meilleure, une vie qu'ils ne peuvent pas avoir dans leur propre pays. Oui, c'est vrai, on ne peut pas accueillir tout le monde, mais il faudrait que la politique d'immigration soit plus humaine, et qu'on arrête de traiter ces gens comme des criminels. Mettez-vous à leur place pendant une seconde, que feriez-vous? En plus cette jeune femme et sa famille semblent bien intégrés et avoir la volonté de travailler. S'il y avait moins de racisme en France il serait beaucoup plus facile pour les étrangers de s'intégrer. Savez-vous ce que mon mari, qui est Anglais, m'a dit un jour? "J'adore la France, mais j'ai l'impression d'être un citoyen de 2nde zone", et pourtant il est européen, travaille et paie des impôts comme tout le monde. Alors imaginez - vous ce que ressent un sans - papier, non - européen ou européen de l'Est?

  • Anita, le 14/08/2007 à 14h45

    C'est dramatique pour cette famille car on leur fait miroiter plein de bonheur si ils viennent en France, qui soit dit en passant est un vrai moulin, on y entre et on en sort comme on veut. Par contre si vous, vous voulez visiter la russie, la chine,le moyen orient ou les US, il y a des règles et des papiers à remplir avant et vous les respectez. comment font-ils ces pays? alors arrêtons de culpabiliser sans arrêt.

  • Bertrand, le 14/08/2007 à 12h55

    Je trouve scandaleux que de nos jours en France on ne puisse accepter des gens motivés à venir travailler contrairement à d'autres vivant sur le territoire depuis des décennies et n'étant pas décidés à participer au bien-être collectif de notre société et qui pour autant sont mieux acceptés.C'est un comble;Pauvre France!

  • Johanne, le 14/08/2007 à 12h40

    Les avis que je viens de lire me font "rire jaune".Ces personnes ne font rien de mal,elles travaillent,payent des impôts,donc participe à la vie économique!Que leur reproche-t-on?D'être sans papiers,étrangers,humains?Arrêtons de toujours dire que les étrangers volent le pain des français,parce que j'ai malheureusement remarqué que "ces personnes" faisaient dans la plus grande majorité des cas,des boulots que les français ne veulent pas!Avec tous ceux qui se mettent au chômage,touchent des assedics,nuisent à la société....Faisons du cas par cas et pas une généralité au vu de cela,ils sont comme vous et moi,ils veulent vivre!

  • François Mitte, le 14/08/2007 à 08h34

    Evidemment, cette famille est bien attendrissante. Mais la loi ne s'applique-t-elle pas à tous? Pour avoir le droit de séjourner en France, tous les étrangers doivent obtenir une autorisation. S'ils viennent avec un visa de touriste, ils savent qu'il est provisoire et qu'ils ne peuvent plus rester quand il est expiré. Ce n'est pas un secret, et c'est volontairement qu'ils se mettent hors la loi. Que faire? Régulariser, et encourager ainsi encore plus de familles à se placer dans l'illégalité et l'angoisse? Que devient une société où le respect des lois n'est plus exigé? Comment favoriser l'intégration si l'immigration, incontrôlée, devient "sauvage"?

  • Andre valentin, le 13/08/2007 à 16h30

    Lire les propos qui sont tenus me donne la nausée ,j'aurai bientôt honte d'appartenir à ce peuple et à ce pays qui fut longtemps le pays des libertés et des droits de l'homme qui ne l'est plus aujourd'hui

  • Daï, le 13/08/2007 à 16h15

    Merci à la redaction pour cet article...

  • Chouan, le 13/08/2007 à 16h07

    Je remarque que sans papiers ,sans autorisation de résidence ,ces personnes trouvent des logements ,alors que beaucoup de "français" sont sur les listes d'attent HLM Cherchez l'erreur

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