Dans toutes les religions il y a un "refus de donner la mort"

Par Propos recueillis par Alexandra GUILLET, le 20 mars 2008 à 17h05 , mis à jour le 20 mars 2008 à 17h41

Dossier : Euthanasie: le débat

Interview - Le spécialiste des religions Odon Vallet revient sur la position des différentes religions vis-à-vis de l'euthanasie.

[Expiré] [Expiré] Odon Vallet, historien spécialiste des religions (photo prise en 2003) © AFP
LCI.fr : l'euthanasie est-elle condamnée par toutes les religions ?
Odon Vallet, historien spécialiste des religions :
La plupart des civilisations et religions sont hostiles au suicide. Cependant, dans l'Antiquité il y a eu des civilisations qui acceptaient le suicide, chez les Romains mais aussi chez les Japonais avec le suicide rituel. Dans quelques religions, on a même valorisé le suicide, comme en Inde avec le jaïnisme qui acceptait le suicide lent par inanition, autrement dit la grève de la faim indéfinie. Mais d'une manière générale, les religions désapprouvent le suicide car si Dieu a donné la vie, seul Dieu peut la reprendre. Autrefois, on disait d'un enfant mort : "Dieu a donné, Dieu a repris". Aujourd'hui avec des sociétés laïcisées il y a le souhait de certaines personnes de choisir le moment de leur mort, de la même manière qu'avec la contraception, ils choisissent le moment de la naissance de leur enfant. 
 
Tout le problème est
de savoir si la loi de Dieu
peut faire des exceptions
Odon Vallet
LCI.fr : L'Eglise doit-elle mener une réflexion pour tenir compte de l'évolution de la société et de la médecine ?
O.V. : Tout dépend de ce que l'on entend par euthanasie qui littéralement veut dire "bien mourir". Est-ce une manière d'abréger les souffrances ? En cela, l'Eglise catholique n'est pas contre. Elle s'est clairement manifestée pour un refus de l'acharnement thérapeutique mais dans des cas exceptionnels. Tout le problème est de savoir si la loi, que ce soit la loi des hommes ou la loi de Dieu, peut faire des exceptions car la loi édicte un principe général, or, la fin de vie de chaque être humain est particulière. C'est en cela que les religions sont un peu gênées car les principes qu'elles énoncent sont des principes généraux. Que ce soit dans le christianisme, le judaïsme ou l'islam, c'est pareil : il y a un refus de donner la mort. Cela étant, en France, on constate qu'au sein même de l'Association pour le Droit de mourir dans la dignité, il y a des chrétiens, un religieux dominicain et un certain nombre de laïcs protestants qui estiment que la loi traditionnelle n'était plus adaptée à la médecine moderne qui permet de prolonger la vie.
 
Il est évident qu'au temps de Jésus-Christ la question ne se posait pas
Odon Vallet

LCI.fr : Ce sont un peu des dissidents alors ?
O.V. : Il est évident qu'au temps de Jésus-Christ la question ne se posait pas parce que l'on mourrait très rapidement et il y a avait deux types de maladies : celles dont on guérissait très rapidement et celles dont on mourrait parce que la médecine était inefficace. La moyenne de vie était alors de 35 ans. Aujourd'hui, à l'heure où le dernier poilu nous quitte à 110 ans, la question ne se pose pas du tout dans les mêmes termes. On peut dire que les hommes en blanc ont modifié la donne et que les hommes en noir, c'est-à-dire les prêtres, sont amenés à réfléchir à une adaptation des règles.

D'une manière générale, on constate une certaine ouverture des membres du clergé, des pasteurs, parfois des rabbins et des imams à l'égard de cas très particuliers. Les personnes qui ont fait récemment l'objet d'un débat à propos de tumeurs bien particulières, il y a quelques dizaines d'années, seraient mortes depuis bien longtemps.
 
LCI.fr : Au Moyen-Age, pourtant, dans les campagnes, on achevait ceux qui souffraient trop, et avec la bénédiction de l'Eglise...
O.V. :
L'Eglise tolérait un certain nombre de pratiques pas forcément conformes à ses règles générales. Mais à l'époque, compte tenu des conditions atroces de certains décès, il y avait bien entendu des pratiques sur lesquelles on fermait les yeux. N'oublions pas qu'en temps de guerre, c'est pareil. On a vu des soldats supplier leurs camarades de les achever avec une balle dans la nuque parce qu'ils n'en pouvaient plus de souffrir. Et il y a des aumôniers militaires qui ont considéré que cela était acceptable quand le dit soldat n'avait aucune chance de survivre et qui plus est qu'il  n'y avait plus de morphine. Cela s'est vu notamment sur les plages du débarquement le 6 juin 1944.
 
LCI.fr : Dans une interview récente, Mgr Suaudeau, de l'Académie pontificale pour la Vie, estime que l'euthanasie est un mouvement international qui s'allie tout à fait avec le mouvement eugénique. Vous en pensez quoi ?
O.V. :
C'est un peu différent car l'eugénisme, c'est choisir ceux qui vont vivre. Tandis que l'euthanasie ce n'est pas choisir la mort, c'est différent du suicide. C'est estimer qu'on ne peut pas appliquer les mêmes règles à tout le monde et que dans certains cas la fin de vie ne peut pas être laissée à son cours naturel étant donné qu'avec la médecine, il n'y a plus rien de naturel.
 

D'une mort peut
naître la vie
Odon Vallet
LCI.fr : Etes-vous personnellement favorable à l'euthanasie ?
O.V.:
J'ai eu le cas récemment de mon frère qui est mort d'un cancer du rectum à un stade très avancé. Fort heureusement, grâce aux soins de la médecine, sans trop souffrir physiquement et moralement. Mais j'ai bien conscience que le problème aurait pu se poser. Qu'aurait choisi mon frère ? Qu'aurais-je choisi moi si mon frère n'avait pas pu donner son consentement ? Je n'en sais rien. Ce que je sais par contre et je crois qu'il faut profiter de l'occasion pour le dire, c'est que d'une mort peu naître la vie. Je pense au don d'organes. Et peut être que la meilleure façon de mourir, quel que soit le moment ou la cause du décès, c'est de penser à léguer ses organes à ceux qui pourront vivre. Les deux cornées de mon frère ont été prélevées et, aujourd'hui, deux personnes ont retrouvé la vue. C'est un grand soulagement pour les survivants de faire renaître la vie et la vue depuis la mort.
Par Propos recueillis par Alexandra GUILLET le 20 mars 2008 à 17:05
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