© AFP/Joel SagetLCI.fr : Pour vous ce serait quoi un Mai 2008 ?
Maurice Grimaud : Ce n'en serait évidemment pas la répétition à l'identique, encore que les images spectaculaires et largement rediffusées du « vrai » mai 68 susciteraient sans doute quelques mises en scène évocatrices ( les barricades ? ). Trop de choses sont différentes.
Les jeunes ont moins à exiger un desserrement des contraintes de toutes sortes qui révoltaient leurs aînés et qui ont largement disparu, qu'à se soucier de leur avenir. Ils n'ont plus les mêmes rêves de changement radical de la société mais ils redoutent ce que leur réserve celle de demain : un monde plus que jamais dominé par l'argent, l'impuissance des pouvoirs publics, défenseurs naturels des plus faibles, face aux délocalisations qui font du jour au lendemain de leurs parents, bons travailleurs, des chômeurs ou des SDF, les rémunérations scandaleuses des défenseurs et profiteurs de ces multinationales dépourvues de toute morale civique, l'horizon d'une planète surpeuplée, privée d'eau et donc de nourriture, incapable de nourrir les plus pauvres. Ces craintes sont tout aussi bien celles des étudiants que des jeunes travailleurs de toutes catégories.
LCI.fr : Les conditions seraient-elles réunies pour ce dont ont rêvé les leaders de Mai 68 : une révolte commune, travailleurs, étudiants ?
Maurice Grimaud : Il y faudrait un détonateur et pas seulement hexagonal mais pour le moins européen car les jeunes de 2008 sont encore plus familiers de l'Europe que leurs aînés. On ne peut d'ailleurs exclure, à l'heure du mondialisme, que le mouvement de révolte n'éclate en Chine, en Inde ou en Russie plutôt que dans la vieille Europe. La probabilité ? Aussi invisible que fut le surgissement de 68.
LCI.fr : Selon un sondage LCI.fr/metrofrance.fr réalisé par Opinionway auprès des 18-25 ans, les jeunes d'aujourd'hui placent "la liberté", l"'épanouissement personnel" et le "travail" en tête des valeurs les plus importantes. Cela vous surprend ?
M.G. : Si les jeunes partagent avec leurs aînés le pacifisme (à 86 %) et les valeurs individualistes (liberté, épanouissement, à plus de 90 %), certaines réponses de votre sondage montrent bien le changement d'époque : le travail reste pour eux une valeur à 87 % et l'autorité bénéficie d'un 64 % un peu surprenant. La « bonne autorité » reste les parents auxquels la génération 68 reprochait une morale sexuelle trop rigide. D'ailleurs la liberté sexuelle n'est plus une revendication : elle est assumée à 85 % ! On est loin de Mai 68, mais on continue à peu en parler aux parents. Curieusement les enseignants n'ont vraiment pas la cote (4 %). Ça se comprenait en 68, moins en 2008.
LCI.fr : En 68 on ne tirait pas sur la police. Aujourd'hui, quand des échauffourées éclatent en banlieue, les jeunes n'hésitent pas à agresser par balles les forces de l'ordre. Est-ce la marque d'un changement radical ?
M.G. : Ces tirs n'apparaissent que dans deux contextes, bien identifiés : les quartiers défavorisés et certains lieux d'enseignement. On a tout dit sur la violence engendrée par le chômage et le sous-équipement des premiers mais l'on a peu fait pour remédier aux causes profondes de cette menace et les caïds de la drogue ont pris la place laissée vacante par les pouvoirs publics. La drogue n'est d'ailleurs pas absente des violences lycéennes. La tâche est considérable mais incontournable. Elle exige un budget à la hauteur des besoins, la coordination de tous les services publics et surtout la continuité dans l'entreprise. Est-ce possible ? Invité du Club Autrement, il a quelques années, pour parler de ces violences, j'avais usé d'un paradoxe pour indiquer et la gravité du problème et la nécessité d'y mettre le prix. J'usais volontairement d'un argument simpliste : le budget de la Défense nationale est indiscuté car il protège la nation contre toute menace extérieure.
La menace dans le contexte actuel est heureusement lointaine. Autrement immédiate est la menace intérieure de désagrégation du tissu national. Inversons les choix et consacrons pendant cinq ans la moitié du budget de la Défense extérieure à la défense intérieure. Quel gouvernement l'oserait ? Comme la police est le plus visible des pouvoirs publics absents c'est elle qui prend les coups.
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