Des sans-papiers qui occupent le siège de l'UD-CGT à Paris, le 7 mai 2008 © LCI.fr/Delphine SOULASDepuis vendredi dernier, plusieurs centaines de sans-papiers occupent le siège de l'Union départementale de la CGT à Paris, située rue Charlot, dans le IIIe arrondissement. Dans la cour de l'immeuble, dans les étages, ils sont des centaines, peut-être même un millier, à demander leur régularisation. "Ce qu'on demande à la CGT, c'est d'appuyer nos demandes", explique un des membres de la Coordination 75 sans-papiers, à l'origine de l'occupation. Fin avril, le syndicat a en effet déposé un millier de dossiers dans cinq préfectures d'Ile-de-France. Tous concernaient des travailleurs sans-papiers, en grève dans diverses entreprises de la région pour obtenir leur régulation. De son côté, la coordination a également déposé 1000 dossiers. "On nous a alors dit de nous adresser à la CGT ou que les sans-papiers déposent des dossiers en préfecture individuellement", assure la coordination.
Mais la CGT estime que ce n'est pas son rôle de gérer les dossiers de tous les sans-papiers. "On est une organisation syndicale, pas une association de sans-papiers", explique Christian Khalifa, l'un des responsables de l'UD-CGT Paris (lire notre interview). Dès lors, la coordination accuse le syndicat de prendre les sans-papiers en otage et a donc décidé il y a cinq jours d'occuper ses locaux rue Charlot. Qui sont ces sans-papiers ? Travaillent-ils ? LCI.fr en a rencontré six.
"Je vis dans la peau de quelqu'un d'autre"
Sekou, 37 ans, a quitté le Mali en 2000. "Je n'ai jamais fait de demande de régularisation car j'ai été embauché dans le ravalement grâce à la carte de séjour de mon frère. Depuis 2002, j'ai un contrat à durée indéterminée, qui est au nom de mon frère. Mon employeur ne connaît pas ma vraie identité. Toute la journée, je vis dans la peau de quelqu'un d'autre. Pour les impôts, mon frère déclare les deux revenus en son nom. Il cotise deux fois pour la Sécu, mais si moi je suis malade, je suis obligé d'aller travailler car je ne peux pas me faire rembourser. Depuis un an, je n'arrête pas de me faire contrôler. Dans le métro, on me demande souvent mes papiers. Du coup, j'ai toujours la photocopie de la carte de séjour de mon frère sur moi. Mais comme ma femme et mes enfants sont restés au Mali, rien n'empêche l'administration de m'expulser."
"J'ai un métier, un CDI, une place dans une entreprise"
Arrivé du Sénégal en 2001, Lassana a 35 ans. "Je suis rentré en France comme Sierra Léonais. J'ai essayé de faire une demande d'asile, mais ça a été refusé. Depuis, je travaille dans une entreprise d'étanchéité, où j'ai appris le métier. En 2006, j'ai obtenu un CDI, mais je me suis fait arrêter en décembre 2007. J'ai passé quinze jours au centre de rétention, avant de passer devant le tribunal. Comme j'avais donné une fausse identité, ils m'ont relâché, mais j'ai une interdiction de territoire de six mois. Depuis, je ne peux plus travailler car c'est trop risqué. Mais mon employeur me garantit ma place si j'obtiens des papiers. Il m'avait même pris un avocat pour me défendre. Jusqu'à mon arrestation, je gagnais 1700 euros par mois. Je paie donc des impôts, la taxe d'habitation, la redevance. Puisque j'ai un métier, un CDI, une place dans une entreprise, je ne vois pas pourquoi ma situation ne se règle pas."
"J'ai quand même un permis de conduire français"
Adama, 36 ans, est arrivé en France en 2001. "En Côte d'Ivoire, où j'étais instituteur, j'étais membre du RDR, un parti politique qui n'était pas du tout accepté. Une fois en France, j'ai demandé l'asile politique, mais cela m'a été refusé. Aujourd'hui je travaille dans la sécurité, avec les papiers de mon cousin ou avec de faux papiers, ça dépend. Mon entreprise sait que je n'ai pas de papiers, mais comme je travaille bien ils ferment les yeux. Et puis, si je n'ai pas de papiers, j'ai quand même un permis de conduire français que j'ai obtenu à mon arrivée en France en faisant changer mon permis ivoirien. Mais cela ne suffit pas. Un jour, je me suis fait arrêter et la police a demandé à voir aussi ma carte de séjour. J'ai dit que je l'avais laissée à la maison mais j'ai fait de la garde à vue."
"On risque notre vie"
Anis, 25 ans, est arrivé de Tunisie en 2003. "Au début, j'ai pas trop pensé à demander des papiers. Je voulais avant tout travailler. Depuis trois ans, je suis employé au noir dans une entreprise de menuiserie. Le patron sait que je n'ai pas de papiers. C'est un arabe, comme moi. Je n'ai jamais fait de faux papier car je ne veux rien faire d'illégal. Je me suis déjà fait arrêter deux fois. J'ai donné un faux nom, comme ça je risque moins. Une fois, j'étais dans une station de métro quand un policier m'a demandé mes papiers. J'ai réussi à partir en courant, mais en sortant un bus m'a foncé dessus. On risque notre vie. Mais même si je n'ai pas de papiers, je me sens bien ici."
"J'ai payé des impôts, j'ai une carte Vitale"
Mahamadou, 35 ans, est arrivé du Mali en 2000. "Aujourd'hui, ma vie est ici. Ma femme est là, même si elle non plus n'a pas de papiers. Mes deux enfants sont nés en France ; je travaille, dans le bâtiment. Pendant plusieurs années, j'ai payé des impôts sur le revenu, même si maintenant que j'ai une famille à charge je n'en paie plus. Je cotise aussi à la sécurité sociale, j'ai une carte Vitale, mais je n'ai pas droit aux allocations familiales, ni aux allocations logement car ils demandent une pièce d'identité, ce que je n'ai pas. A la fin du mois, c'est sûr, on ne peut pas faire d'économies. Il faut même beaucoup de courage pour vivre comme ça."
"La France a colonisé le Mali"
Koundenegoun, 45 ans, a quitté le Mali il y a vingt ans. "Depuis, j'ai déposé plus de dix demandes. A chaque fois, ils me disent non, parce que je n'ai pas de femme, parce que la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Mais la France a colonisé le Mali, donc je ne vois pas pourquoi la France ne me donne pas de papiers aujourd'hui." Quant à sa vie de sans-papiers, "je me suis déjà fait contrôler plusieurs fois. Mais le tribunal m'a donné raison car je travaille [comme plaquiste dans le bâtiment] et que je suis là depuis longtemps".
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