"Il faut comparer ce qui est comparable"

Par Propos recueillis par Alexandra GUILLET, le 03 juin 2008 à 16h17 , mis à jour le 03 juin 2008 à 17h46

Interview - Une enquête du Figaro montre d'importantes disparités d'une commune à l'autre, dans "l'efficacité" des policiers à élucider des faits. Bruno Beschizza, secrétaire général du syndicat Synergie-Officiers, dénonce une étude "parcellaire" et dresse les priorités de demain pour améliorer la sécurité en France.

bruno beschizza Police

Le Figaro a publié mardi un "palmarès de l'efficacité de la police ville par ville". Pour établir ce palmarès, le quotidien a divisé le nombre des faits élucidés par la police, localité par localité, par celui des policiers à partir des données "incontestables" de la Direction centrale de la sécurité publique. Dans soixante villes de plus de 100.000 habitants, Paris excepté, Amiens arrive ainsi en tête pour l'"efficacité" avec 20,55 affaires résolues par an par policier. Suivent Poitiers (18,45), Lyon (17,12) et Reims (16,77). En queue de peloton, rapporte le quotidien, on trouve notamment Boulogne-sur-Mer. Marseille arrive étonnement 53e avec 8,89 faits élucidés par policier ! La cité phocéenne, qui compte un quart d'agents de plus qu'à Lyon, élucide un quart d'affaires en moins que les policiers de la capitale des Gaules. Pour Bruno Beschizza, secrétaire général du syndicat Synergie-Officiers, cette étude est "parcellaire" et il est urgent de "réunir autour d'une table l'ensemble des acteurs de la sécurité, et non pas seulement la police", pour résoudre d'une manière "globale" la question de la sécurité en France.  
 
 
LCI.fr : Comment expliquer de tels écarts de taux d'élucidation des faits par les policiers selon qu'ils sont en poste à Lyon, Lille, Marseille ou Boulogne-sur-Mer ?
Bruno Beschizza :
Il n'y a rien à expliquer parce que les indicateurs choisis ne veulent rien dire. Je ne fais pas de la provocation en disant cela. L'étude est certainement sérieuse mais elle est parcellaire. Il faut comparer ce qui est comparable. Quand on dit "faits élucidés", de quels faits parle-t-on ? On mélange des vols avec violence -qui pour moi sont une priorité pour les flics-, avec les petites arnaques au chèque ou les escroqueries aux assurances. Par ailleurs, le profil de la criminalité au Mans n'est pas le même qu'à Marseille. L'analyse aurait été certainement plus intéressante si on avait pris des policiers luttant contre un même type de délinquance et que l'on avait comparé leurs taux d'élucidation. 
 
LCI.fr : il ne s'agit donc pas d'une question de compétence des policiers ?
B.B. :
Pas du tout ! Les policiers de Marseille ne sont pas plus mauvais qu'à Lyon. C'est comme la rumeur qui dit qu'ils ne veulent aller que là où il fait beau et chaud. C'est faux, les policiers ne vont pas là où ils veulent, c'est l'administration qui ouvre des postes et ensuite ils sont mutés sur ces postes. D'ailleurs, nous avons un problème d'effectif en région PACA, tout simplement parce que la vie y est très chère.  
 
LCI.fr : Est-ce que cela pourrait s'expliquer par des disparités dans les équipements. On sait qu'à Lyon, qui arrive dans le peloton de tête du classement, les policiers peuvent s'appuyer sur un immense réseau de vidéosurveillance par exemple.
B.B. :
la vidéosurveillance peut être une amorce de solution. Mais il faut être réaliste, le gouvernement actuel demande aux policiers de faire toujours mieux et plus, mais en étant moins nombreux (ndlr : au 1er janvier 2008, on comptait 77476 policiers en tenue en région, contre 78 372 il y a 5 ans). Et je n'ai pas attendu les représentants de la gauche dire que quand ils reviendront au pouvoir, ils demanderont plus de policiers. Aujourd'hui, nous avons encore des élus qui sont convaincus qu'ils vont bientôt avoir plus d'effectifs de policiers. Je voudrais qu'on ait le cran de leur dire que c'est fini ! Il faut arrêter ce grand mensonge. Maintenant, qu'est-ce que l'on va faire ? On va regarder les villes à la loupe, voir où il y a trop de flics, là où il n'y en a pas assez, et on les déplace ?  Ca consiste à déshabiller Pierre pour habiller Paul, ce qui ne vaut qu'un temps car on ne fait que déplacer le problème.
 
LCI.fr : Pour ces demandes ponctuelles le gouvernement a récemment lancé en Seine-Saint-Denis des unités territoriales de quartier (uteq) et la direction centrale de la sécurité publique va lancer des Compagnies de sécurisation....
B.B. :
Ce n'est pas forcément en renfort d'effectif qu'il faut réfléchir mais il faut se demander  comment mieux répondre à des demandes ponctuelles. Je suis pour le projet de la Compagnie de sécurisation, sorte de force de projection qui peut aller agir sur tout un département qu'elle connaît bien. Une première compagnie va bientôt être testé. Les Uteq peuvent aussi être une bonne idée à condition de ne pas faire semblant de faire de la police de proximité.
Mais, je crois, surtout, que l'on doit aborder la question de la sécurité de la France d'une manière globale et non pas juste sous le prisme de la police ou du coup par coup. Il faut réunir autour d'une table tous les acteurs de la sécurité : la police, la gendarmerie, les polices municipales, la pénitentiaire, les douanes, mais aussi les sociétés privées de sécurité. Il faut mettre à plat qui fait quoi à chaque endroit. Là, on verra qu'on peut faire mieux.
 
LCI.fr  : les sociétés privées de sécurité restent un sujet tabou ?
B.B :
Complètement. Or, elles comptent 170 000 agents en France ! Ce sont les parents pauvres du monde de la sécurité. Ils n'ont pas de texte qui les régit et pourtant ils peuvent vous demander d'ouvrir votre sac à la sortie du supermarché. Il faudrait que l'Etat ait un contrôle déontologique sur eux. Il serait quand même plus logique d'avoir un agent de sécurité privé pour garder les ministères ou les ambassades plutôt qu'un gardien de la paix qui serait bien plus utile sur la voie publique étant donné ses compétences judiciaires. De la même façon, pourquoi recourir à un gardien de la paix pour donner un plateau repas à une personne en garde à vue dans un commissariat ? Il serait bien mieux sur le terrain. Un dernier exemple avec les trains. Pour moi, l'avenir, c'est que quelques gardiens de la paix ayant qualité d'officier de police judiciaire encadrent des équipes de vigils. Bref, les solutions ne manquent pas pour améliorer la sécurité en France.

Par Propos recueillis par Alexandra GUILLET le 03 juin 2008 à 16:17
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