Dimanche, jour de l'ouverture de la chasse, dans la Loire, un chasseur tuait son frère d'un coup de fusil. Quelques heures plus tard, un détenu de la prison de Varces-Grenoble était abattu par un tireur situé à 300 mètres à l'extérieur de l'établissement. Homicide involontaire dans un cas, homicide volontaire dans l'autre. Mais dans les deux affaires, un particulier qui dans les mains tient une arme à feu. Maladresse, coup de folie, règlement de compte : tous les jours ou presque de tels drames se produisent en France. D'où cette question : combien d'armes à feu dorment dans nos chaumières ?
Après enquête, il s'avère bien compliqué de répondre à cette question. Selon le ministère de l'Intérieur, 2.147.671 armes à feu, détenues par des particuliers, sont actuellement enregistrées dans le fichier Agrippa*. Ça, c'est le chiffre officiel. Aucune autre statistique n'est disponible. A l'autre extrémité, l'Observatoire des transferts d'armement, basé à Lyon, s'appuyant sur différentes études internationales, estime "à une vingtaine de millions" le nombre d'armes pouvant circuler en France ! Selon son président, Patrice Bouvenet, cela placerait l'Hexagone "au deuxième rang européen, juste derrière la Finlande". La Finlande, où deux jeunes hommes se sont transformés en tueurs fous ces derniers temps.
Des armes rouillées ou de musées
Qui croire ? "En fait, ces deux chiffres sont bons, encore faut-il savoir les interpréter", expliqueYves Gollety, président de la Chambre syndicale nationale des Armuriers. "Le fichier Agrippa n'existe que depuis septembre 2004, poursuit-il. Il offre donc une vision exacte du nombre d'armes détenues légalement par des particuliers mais seulement à partir de cette date. Ce qui est un peu court quand on sait que la France estle premier pays cynégétique (qui concerne la chasse) d'Europe et que la plupart des fusils de chasse ne sont pas soumis à déclaration". Quant au chiffre de 20 millions ? "C'est aussi possible, continue Yves Gollety, à condition de comptabiliser à la fois les armes à feu qui fonctionnent et celles héritées d'un autre temps, totalement rouillées et hors d'usage que l'on retrouve au fond des greniers ou au musée".
Pour une estimation plus réaliste, le président du syndicat des armuriers s'en tient à un calcul simple : "Il y a aujourd'hui, 135 000 tireurs sportifs licenciés en France qui possèdent entre 700 000 et 800 000 armes chez eux. On compte également 1,4 million de chasseurs qui pour une bonne part sont aussi des tireurs sportifs. Chaque chasseur possède entre 4 et 5 armes. Par le passé on comptait jusqu'à 3 millions de chasseurs et souvent leurs armes n'ont pas été détruites. On peut donc estimer raisonnablement, au total, à une dizaine de millions le nombre d'armes modernes possédées par des particuliers en France".
A ces estimations, on pourrait encore ajouter les 140 000 armes détenues par autant de policiers en tenue que compte l'hexagone. Ces derniers, même s'ils sont des professionnels avertis, bénéficient d'une autorisation administrative pour garder leur arme avec eux entre deux prises de service. Il faudrait aussi ajouter les armes de toutes sortes importées illégalement des pays de l'Est vers nos banlieues chaudes. Quelques centaines ou milliers ? Parce qu'il s'agit d'un trafic illégal, la police ne peut fournir de chiffres, mais on insiste sur son "extrême marginalité".
La France n'est pas la Finlande
Cette situation fait-elle de la France le théâtre potentiel de violentes tueries comme celle de Finlande ? "On ne peut jamais dire 'jamais', d'ailleurs nous avons connu l'affaire Durn", rappelle Benoît Ebel, membre du syndicat de police Synergie Officiers et spécialiste des armes. Le 27 mars 2002, à Nanterre, Richard Durn abattait huit élus et en blessait 19 autres à l'issue d'un conseil municipal. Néanmoins, pour l'officier de police, cet événement, certes tragique, reste un "épiphénomène". "En France, nous n'avons pas la culture des armes. Ce n'est pas comme aux Etats-Unis où l'on compte plus d'armes en circulation que d'habitants. Ou comme en Finlande qui, historiquement et culturellement, est un pays qui a la tradition des armes".
En Finlande, des voix s'élèvent pour demander un durcissement de la législation sur les armes, notamment pour en interdire l'acquisition aux adolescents de 15 ans. En France, le débat semble clos, pour l'instant. "A la suite de l'affaire Durn, rappelle Benoît Ebel, nous avons déjà eu ce débat et la loi a alors été considérablement durcie. La durcir plus ne servirait à rien". La Fédération française de tir (FFT) confirme que désormais, pour détenir une arme de 1ere catégorie (pistolet automatique, carabine, arme de poing...) ou 4e catégorie (armes de défense), il faut avoir 21 ans, s'inscrire dans un centre de tir, pratiquer assidûment pendant six mois pour obtenir un certificat d'aptitude, faire une visite médicale, déposer ensuite une demande d'autorisation de détention d'arme à la police qui, après enquête, transmet le dossier en préfecture. Un parcours du combattant qui dure près d'un an. Et, qu'il faut recommencer... tous les trois ans.
Vers un fichier étendu
Enfin, pour parer aux cambriolages, la législation impose désormais aux propriétaires d'armes à feu d'avoir une armoire en dur pour les protéger. Par ailleurs, souligne-t-on au ministère de l'Intérieur, depuis 2005, les particuliers ne peuvent plus acquérir d'armes de défense pour la simple portection de leur domicile. "Désormais, précise-t-on, en vertu de l'article 31 du décret du 6 mai 95, modifié le 23 nov 2005, il faut, pour obtenir ce type d'arme, avoir au moins 21 ans et justifier d'un risque sérieux du fait du lieu ou du type d'activité professionnelle exercée". Enfin, ajoute Yves Gollety, "dans deux ans, en vertu d'un décret européen, toutes les armes actuellement non déclarées au fichier Agrippa devront être enregistrées par les commissariats ou les armuriers lors d'une remise ou d'un échange entre propriétaires".
Faut-il aller encore plus loin et interdire totalement les armes en France? "Ce serait totalement inutile, la loi n'embête que les gens qui la respectent", considère Benoît Ebel de Synergie. Même réponse du côté de la fédération. "On aboutirait à un système absurde comme celui de la Grande-Bretagne où, depuis que les armes y sont interdites, les tireurs professionnels anglais traversent la Manche pour s'entraîner", souligne un de ses responsables. "Le Japon, où les armes à feu sont totalement prohibées, détient le record absolu d'homicides à l'arme blanche", relate encore un autre policier, tandis qu'Yves Gollety rappelle que "la chasse fait 25 morts par an", ce qui n'est "pas énorme" au regard du nombre de chasseurs.
A les entendre, la question de l'arme est un faux problème, le vrai étant l'individu qui la détient. "Aujourd'hui, les jeunes ne font plus le service militaire. Ils ne connaissent les armes que par les jeux vidéo et internet. Il vaudrait mieux les sensibiliser aux dangers réels des armes, à l'école par exemple", lance Benoît Ebel. Patrice Bouvenet, de l'Observatoire des transferts d'armement, fait une autre suggestion, complémentaire : "que toutes les armes des chasseurs et tireurs sportifs ne soient plus stockées chez les particuliers mais dans les fédérations ou centres de tir. Cela pourrait déjà éviter certains drames..." Peut-être faudrait-il également soumettre à déclaration ou autorisation un plus grand nombre d'armes de chasse. Des améliorations restent donc toujours possibles.
*Agrippa : Application nationale de gestion du répertoire informatisé des propriétaires et possesseurs d'armes







