© TF1/LCIAprès une carrière dans la gendarmerie, Patrick Baptendier est devenu ce qu'on appelle un "barbouze". Pris la main dans le sac, il a été mis en examen en 2006 dans une vaste affaire d'écoutes téléphoniques puis écroué quelques mois. L'affaire doit bientôt être jugée en correctionnelle. Dans un livre, "Allez-y, on vous couvre", paru en juin dernier aux éditions Panama, il dénonce les relations entre les services de renseignements français et les officines de renseignements privés. Pour lui, les affaires d'espionnage comme celle dont a été victime Olivier Besancenot sont monnaie courante.
LCI.fr : Sept personnes, dont le directeur de Taser France et des policiers, ont été mises en examen jeudi dans l'affaire d'espionnage présumé du porte-parole de la LCR, Olivier Besancenot. Cela vous surprend ?
Patrick Baptendier : L'affaire Besancenot n'a rien de surprenant. Des enquêtes comme celle-là, menées par des sociétés d'intelligence économique à la demande de grands patrons, il en existe des tas. Tous les jours, il y en des dizaines, même. Sauf qu'on ne le sait jamais parce que, normalement, cela se passe bien.
LCI.fr : Pourquoi y a-t-il une demande si forte ?
P.B. : Parce que l'information est devenue une valeur incontournable dans une stratégie d'entreprise. Nous sommes dans un système mondialisé où l'économie est libérale, avec une concurrence énorme, et chacun a besoin d'un maximum d'informations pour l'inscrire dans son schéma décisionnel. L'information est devenue la première matière à avoir. Du coup elle s'achète très cher et certains patrons sont prêts à faire n'importe quoi pour l'avoir.
LCI.fr : Combien d'officines privées travaillent ainsi en France ?
P.B. : Il faut arrêter de parler d'officine. En France, vous avez des gens qui sont régulièrement déclarés en tant qu'agent de recherche, ou plus familièrement détectives privés. Il doit y en avoir entre 3500 et 4000 en France. Dans le cadre de l'affaire Besancenot, l'agence en cause (ndlr : le cabinet Dussaucy) a pignon sur rue à Paris et elle est affiliée au Snarp. (ndlr : syndicat national des agents de recherche privée).
LCI.fr : Pourquoi s'agit-il presque toujours d'anciens policiers, gendarmes ou agent des impôts ?
P.B. : Parce qu'ils ont des réseaux ! C'est indispensable pour un agent privé de recherche. Si vous n'arrivez pas à savoir à qui appartient un véhicule ou à avoir l'adresse de la personne qu'on vous demande de surveiller, vous n'avez rien à faire dans ce milieu des agents de recherche.
LCI.fr : Qu'est-ce que la "tricoche" ?
P.B. : C'est un flic, un gendarme ou un fonctionnaire des impôts, encore en place, qui a accès à des données confidentielles et qui va, la plupart du temps, les offrir à un ancien collègue avec qui il a travaillé pendant des années. Ce n'est pas une question de business. Ils le font généralement pas pure sympathie. Après, ils peuvent être remerciés par un bon restaurant, un caisse de vin... Le stade de la corruption, à ma connaissance, s'arrête là.
LCI.fr : C'est pourtant interdit de faire cela...
P.B. : Ils n'ont pas le droit légalement de donner ces informations mais dans 99% des cas cela va servir une cause légitime. Pas légale, certes, mais légitime. Parce qu'il est peut-être légitime pour une femme de retrouver son mari qui lui doit 6 ans de pension alimentaire. Parce qu'il est peut-être légitime pour un employeur de vouloir retrouver le salaud qui est parti de son entreprise avec le fichier de la société.
LCI.fr : Le ministère de l'Intérieur planche actuellement sur une nouvelle législation pour mieux encadrer ces professions. Il faudra également montrer patte blanche, pour accéder aux fichiers comme Edvige...
P.B. : C'est de la poudre aux yeux ! L'Etat dit aujourd'hui qu'il veut de la transparence dans ses institutions. Mais si la presse ne s'était pas mêlée du fichier Edvige, on n'en aurait jamais parlé ! Nicolas Sarkozy veut accrocher les barbouzes à des crocs de boucher. Ce sera vraisemblablement le cas pour le patron du Taser, impliqué dans l'affaire d'espionnage de Besancenot. Moi aussi il va m'accrocher. Comme tous les lampistes. Mais pourquoi pas aussi la DST ? Cette institution, dont je peux prouver qu'elle m'a fait travailler, n'a-t-elle pas le même code pénal que tout le monde ? Et pourquoi n'y a-t-il pas de mise en examen chez Kroll ou Géos, qui sont des sociétés leaders en matière d'intelligence économique... Pourquoi seuls les lampistes payeraient l'addition ? On ne peut pas avoir une justice à deux vitesses.
LCI.fr : Que faudrait-il faire, selon-vous, pour mettre un peu d'ordre ?
P.B. : Aux USA, quand un privé demande des informations contenues dans un fichier, il va au commissariat, il présente sa carte et on lui donne ce qu'il veut en toute légalité. En France, tant que le gouvernement ne prendra pas ses responsabilités en faisant le ménage dans ses institutions, on aura des barbouzes et des dérives. Il faut que les agents de recherche privée dépendent d'une organisation et répondent de lois bien précises. On pourrait envisager de créer un service spécial, auquel pourraient s'adresser les personnes ayant besoin d'une identification parce qu'elles ne peuvent faire autrement. Ce service spécialisé se chargerait alors de trier les informations qu'il peut donner ou pas. Cela éviterait déjà pas mal d'abus et de dérapages puisque actuellement on est en plein marché noir.
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