"Jétais chef de gang", de Lamence Madzou, sorit en septembre 2008 © LCILamence Madzou est un ancien chef de gang. En 1987, alors qu'il n'est encore qu'un adolescent du quartier Monconseil, à Corbeil-Essonne, il créé avec trois copains les "Fight Boys". Une bande qui se veut à l'image des célèbres gangs de noirs américains. Pendant plusieurs années, sa bande, devenue gang, qui comptera jusqu'à 100 membres, tous issus de la banlieue sud de Paris, affrontera les gangs de la banlieue nord. Avant de sortir de cet engrenage de violences Lamence Madzou a essuyé des balles, connu la prison et une expulsion vers le Congo, son pays d'origine. Dans un livre, il décrypte depuis l'intérieur, 20 ans après, le fonctionnement des bandes des années 80, avec ses trafics, ses règlements de comptes, sa violence permanente que l'on finit par ne plus contrôler... Pour lui, les bandes d'aujourd'hui n'ont rien à voir avec celles qu'il a connues.
LCI.fr : Que pensez-vous des affrontements réguliers entre bandes de jeunes dans la capitale, notamment dans le 19e arrondissement. D'où viennent ces tensions ?
Lamence Madzou : D'abord, il ne faut pas agiter des spectres de bandes à tout bout de champ parce que cela pourrait certainement donner des idées à des gamins qui voudraient revivre ce que nous on a vécu il y a 20 ans. Pour entrer dans la légende urbaine. Il ne faut pas leur donner l'occasion d'alimenter des fantasmes. Ce que l'on constate aujourd'hui à Paris, c'est plutôt un phénomène de quartier, qui résulte des mêmes problèmes que l'on a connus nous il y a 20 ans, à savoir l'exclusion et la stigmatisation. Mais nous nous avions en plus à lutter contre un racisme qui était assez proéminent avec sa manifestation directe par les skinheads à la fin des années 70 et au début des années 80. Les jeunes d'aujourd'hui se sont repliés sur eux-mêmes au sein de leur quartier. C'est comme cela qu'émerge ce que l'on appelle les identités de quartier. Ils ont l'impression qu'il ne leur reste que ça et c'est un moyen de se protéger de l'extérieur puisque l'extérieur semble ne pas vouloir d'eux. Ça n'a rien à voir avec nos clans des années 80.
LCI.fr : A votre époque, les bandes ne se battaient pas pour les mêmes valeurs ?
L.M. : Nous et nos parents avons vraiment vécu le racisme. Il était clairement affiché par certains Français et pas seulement par les skinhead. Il a fallu se battre pour changer cette atmosphère pas bonne à vivre. Ce racisme, aujourd'hui, a mué sous la forme de la discrimination. Etre un Français d'origine immigrée reste un problème. On doit souvent s'y prendre à plusieurs reprises pour trouver un boulot quand on vient de banlieue. Combien d'immigrés sont parqués dans des banlieues et vont dans des écoles pas terribles avec des débouchés pas intéressants ? On commence à avoir des exemples de réussite professionnelle affichée de Noirs ou d'Arabes, mais c'est encore très peu. C'est cette discrimination, cette ségrégation, que ressentent les jeunes dans les banlieues. Tant que ce malaise existera, il y aura des bandes. Et le seul moyen qu'ils ont de le dire aux pouvoirs publics ou à la police, c'est en provoquant des émeutes.
LCI.fr : Que ressent-on quand on est dans une bande ?
L.M. : Quand on est au ban de l'école, qu'on est exclu, que rien n'avance, il ne reste que la structure familiale. Si celle-ci est défaillante, qu'elle n'apporte pas de soutien, on se trouve à la rue et on recrée un univers avec les copains. On éprouve un confort, une solidarité. Il y a aussi un danger, c'est celui des grands frères, qui ne sont pas forcément tous là pour vous aider à vous en sortir. La bande, c'est la dernière barrière avant l'exclusion totale. Je vous donne un exemple récent. Je connais un garçon de 24 ans qui est en prison en ce moment. Il a une copine avec qui il veut fonder un foyer en sortant de prison. Je lui ai dit qu'il fallait en profiter pour tourner la page avec son passé. Et là, il m'a répondu : "mais si je ne peux plus traîner avec mes copains, qu'est-ce qu'il me restera, qui j'aurai". Ce jeune garçon n'existe que pour et à travers son quartier. C'est très difficile de sortir d'une bande.
LCI.fr : Dans votre livre, vous parlez de la prison comme de la pire des solutions pour un jeune caïd ...
L.M. : J'en suis la preuve ! J'ai fait beaucoup de prison et ça ne m'a clairement pas rendu service. Là-bas, j'ai rencontré des gens plus aguerris, plus avertis, avec qui j'ai pu parler. Je ne les aurai jamais rencontré autrement. Ces gens là t'apprennent le business et ça peut très vite basculer sur quelque chose de plus grave que ce pour quoi tu es en prison.
LCI.fr : Quand vous étiez chef des Fight Boys, vous avez connu la galère mais aussi le respect et même l'opulence à un certain moment. Vous avez possédé jusqu'à sept voitures. Quel souvenir gardez-vous de cette époque ?
L.M. : Il y a eu un contexte, des circonstances... j'ai fait des erreurs, il m'a fallu une volonté énorme pour me sortir de là. Le déclic, ça a été le regard des autres. Moi, j'ai toujours voulu aider les gens. Mon gang, comme ma bande avant, a toujours voulu apporter cela finalement. Quand on avait des amis qui avaient des enfants un peu tôt, on donnait tous de l'argent pour payer les layettes. Pareil si un parent était malade. Il n'y avait pas que de la violence. Quant à l'argent gagné, on parle toujours d'argent facile, mais c'était pas si facile que ça. On évoluait dans un monde des affaires peuplé de voyous. Il y avait beaucoup de précarité. Et une pression constante avec la police. On était toujours aux aguets, sur le qui-vive. C'était super stressant.
LCI.fr : Votre livre s'adresse à ces jeunes de quartier..
L.M. : J'ai vécu la même chose qu'eux il y a 20 ans. Je suis dans la mesure de les comprendre. L'exclusion qu'ils ressentent, je l'ai ressentie. Je veux leur dire de ne pas baisser les bras. Leur attente est légitime, mais ils ne doivent pas faire qu'attendre. Ils doivent s'impliquer pour faire bouger les choses, en intégrer les associations, les partis politiques, voir en créant leur parti...
J'en appelle aussi aux pouvoirs publics. Il est temps d'arrêter de proposer des plans banlieues qui n'aboutissent jamais. Ça créé une fracture dans la société et des explosions de violences comme en 1996, en 2002, en 2005...
"J' étais un chef de gang » de Lamence Madzou - La Découverte - 17 €.
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