Le centre de rétention de Vincennes © TF1S'il est un mot qui fait bondir le secrétaire général de la Cimade, Laurent Giovannoni, c'est celui de "monopole". Surtout quand il est accolé au nom de son association et sert à qualifier l'aide apportée aux étrangers placés en centre de rétention. "C'est hallucinant de voir que partout est reprise cette formule assassine : la Cimade a perdu son monopole", s'indignait-il récemment auprès de LCI.fr. Car la Cimade (service oecuménique d'entraide), seul organisme jusqu'alors présent dans les centres de rétention (les "CRA") pour informer et aider les étrangers sur lesquels plane la menace d'une reconduite à la frontière, est en butte au projet du ministre de l'Immigration visant à partager sa responsabilité entre plusieurs associations, en regroupant les centres par lots, dans une logique d'appel d'offre. Une logique contre laquelle la Cimade s'insurge et qu'elle avait déjà entrepris de contester par la voie d'un référé pré-contractuel. Mais le ministre de l'Immigration a signé dimanche soir le texte attribuant la responsabilité de l'assistance juridique aux étrangers à six associations : l'Ordre de Malte, Forum Réfugiés, le Collectif Respect, France Terre d'Asile, l'Assfam et la Cimade elle-même, en arguant de "manoeuvres dilatoires de retardement des procédures juridiques".
Cette signature avait pourtant été suspendue le 20 avril par le juge des référés du tribunal administratif de Paris, le temps de statuer sur la requête de la Cimade "au plus tard le 7 mai 2009". Mais pour justifier le fait qu'Eric Besson ait passé outre, le ministère de l'immigration met en avant le fait que "ce délai fixé par l'ordonnance du 20 avril est désormais expiré", justifiant ainsi la "légalité" de la signature. Pourtant Laurent Giovannoni, qui évoque des "méthodes de voyou" assimilables à un "véritable bras d'honneur à la justice", affirme que la magistrate chargée de ce dossier avait demandé au ministre de ne pas signer avant... mercredi, journée prévue pour l'audience.
"Je suis décidé à ne pas accepter ces propos"
"Méthodes de voyou" : le terme a aussitôt fait réagir le ministre, qui envisage à son tour de porter l'affaire en justice. "Je suis décidé à ne pas accepter ces propos et j'ai demandé à l'avocat du ministère d'étudier si les propos incriminés relèvent bien, comme je le pense, de la diffamation et à ce moment-là, si c'est confirmé (...) je porterai plainte". Et il met au défi la Cimade d'étayer ses propos : "On ne peut pas dire - ou alors il faut le prouver - qu'un ministre a utilisé "des méthodes de voyou". De deux choses l'une : soit ce que j'ai fait est légal, auquel cas il ne peut pas utiliser ces propos, soit c'est illégal et il va falloir qu'il le prouve".
Pour justifier la réforme, le gouvernement se dit "soucieux de la protection juridique des étrangers en rétention". Mais pour la Cimade, c'est exactement l'inverse : "Ça ne doit pas faire plaisir au ministère d'avoir une association qui explique pourquoi la dégradation des conditions de rétention des étrangers est si grave qu'on va vers la catastrophe, qu'ils ont été sourds et aveugles au point que l'incendie du CRA de Vincennes était inévitable", dénonçait-il il y a peu auprès de LCI.fr. Et pour plusieurs associations de défense des immigrés, le gouvernement a bel et bien lancé cette réforme dans le seul but de réduire l'influence de la Cimade.
"L'argument est : nous finançons, donc nous décidons"
Le terme de "monopole" utilisé à plaisir par le gouvernement, brandi une nouvelle fois lundi par le porte-parole de l'UMP Frédéric Lefebvre pour fustiger la défense faite par la Cimade, est étroitement lié à la procédure choisie par le gouvernement : celle d'un appel d'offre. L'argument du ministère de l'Immigration est que la Cimade protège un pré carré. "Mais ça fait 4 ans qu'on cherche à partager cette mission", fulmine Laurent Giovannoni, qui décrit les réactions négatives auxquelles la Cimade a dû faire face, au sein même du monde associatif, lorsqu'elle a commencé son travail d'accompagnement des étrangers dans les centres de rétention. "C'est un travail très ingrat, dont personne ne voulait. Quand nous avons commencé en 1984-85, on nous a traités de tous les noms : traîtres, collabos... Pour partager la tâche, nous avons déjà essayé de nous rapprocher d'associations sérieuses, comme le Secours Catholique".
Cette difficulté des associations à travailler ensemble pour aider efficacement les étrangers retenus ne peut qu'être amplifiée, selon lui, dans le cadre de la réforme en cours. "En éclatant la mission, on met mécaniquement les associations en concurrence, dénonce Laurent Giovannoni : il n'y a pas d'autre solution dans le cadre d'un appel d'offres divisé en lots. Il devient impossible, quelles que soient les associations, dans ce cadre structurel de division, d'avoir une action efficace d'accompagnement des étrangers". Et la philosophie même de l'appel d'offres lui semble contestable. "L'argument brandi depuis des mois par le gouvernement est globalement : nous finançons, donc nous décidons de ce que vous faites dans les centres. C'est une manière assez étrange de concevoir le rôle des associations d'aide aux étrangers. Ce qui est véritablement en cause, c'est l'acceptation ou non par le gouvernement d'associations qui puissent témoigner de ce qui se passe dans ces centres".
Précisément, certaines des associations choisies pour assurer la mission d'accompagnement des étrangers retenus sont jugées suspectes par la Cimade. C'est le cas notamment du mystérieux collectif Respect, fondé par un militant UMP. La Cimade conteste son choix devant la justice administrative. Elle réclame aussi des éclaircissements sur une subvention exceptionnelle de 450.000 euros versée par le ministère à un autre lauréat, l'Association service social familial migrants (Assfam). Et elle espère toujours obtenir l'annulation de l'appel d'offres.
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