Recruter des profs à Pôle Emploi : "ça dénature totalement le métier"

Par Propos recueillis par Léa GIRET, le 04 avril 2011 à 20h46 , mis à jour le 05 avril 2011 à 11h14

Dossier : Dossier Education

Le syndicat national des personnels de direction (SNPDEN) réagit pour TF1 News à la préconisation de Luc Chatel de recruter à Pôle Emploi, parmi des étudiants ou des retraités, les professeurs qui manquent à l'appel dans le secondaire.

Elèves lycée éducation cours classe étudierImage d'archives © TF1/LCI

Depuis plusieurs mois, c'est le système D qui prévaut pour remplacer les professeurs qui manquent de plus en plus à l'appel dans les collèges et les lycées : chefs d'établissements et même parents d'élèves publient des petites annonces dans les journaux ou sur internet pour trouver des volontaires. Les manifestations de parents se multiplient pour dénoncer cette situation. Dans une interview accordée au Figaro lundi matin, le ministre de l'Education nationale Luc Chatel recommande aux chefs d'établissement de prendre contact avec Pôle Emploi pour recruter des personnels, parmi des retraités ou des étudiants. Michel Richard, le secrétaire général adjoint du Syndicat national des personnels de direction de l'éducation national (SNPDEN), également principal du collège Jean-Philippe Rameau à Versailles, réagit pour TF1 News à cette recommandation.

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TF1 News : La proposition de Luc Chatel est-elle une bonne réponse aux problèmes de remplacement d'enseignants rencontrés par les chefs d'établissement ?


Michel Richard, secrétaire général adjoint du Syndicat national des personnels de direction de l'éducation national (SNPDEN)  : Non, ce n'est pas une bonne initiative. D'abord pour une raison de forme. Recruter du personnel auprès de Pôle Emploi, c'est se transformer en employeur. Or, il n'appartient pas au collège ou au lycée d'être l'employeur des enseignants. Les modalités d'organisation des services publics dans notre pays relèvent des compétences de l'Etat. Et l'Etat, dans l'Education nationale, c'est le ministère, le rectorat et l'inspection académique, ce n'est pas l'établissement. S'il y a des professeurs malades, c'est à l'Etat d'agir pour assurer la continuité du service public.

Je ne suis ensuite pas d'accord pour une raison de fond. Ce genre de démarches dénature totalement le métier d'enseignant. Etre professeur, c'est assurer de façon professionnelle un métier complexe, difficile, ça ne s'improvise pas. Un ingénieur aéronautique ne peut pas devenir du jour au lendemain pilote. C'est très gênant pour nos enfants : l'éducation, c'est un investissement pour l'avenir. Si on veut un retour sur investissement, il est nécessaire d'assurer un bon niveau d'éducation à la jeunesse de ce pays, ce qui n'arrivera pas si on recrute à Pôle Emploi des personnes qui ne sont pas qualifiées pour enseigner.

TF1 News : Vous partagez donc le point de vue de la Fédération des conseils de parents d'élèves (FCPE), qui redoute qu'on mette des "gardiens" devant les élèves, plutôt que de véritables enseignants ?


Michel Richard : Oui, je partage leur point de vue. Les personnes recrutées au hasard à Pôle Emploi, comme des étudiants que l'on va retirer de leur formation ou des retraités que l'on va faire retravailler ne peuvent pas assurer véritablement une fonction d'enseignant. On va juste proposer la présence d'adultes devant élèves. Nous n'aurons pas de garanties sur leur maîtrise du métier, leur savoir-faire disciplinaire et leur comportement.


TF1 News : Que préconisez-vous pour pallier au plus vite le manque de profs ?


Michel Richard : Nous préconisons que l'Etat remplisse son rôle. Il lui revient d'assurer les missions que la nation lui a confiée : la formation de tous les enfants de ce pays, et d'ajuster aux besoins évalués les postes d'enseignants. Or, on supprime massivement des emplois : 16 000 à la rentrée 2010, pareil en 2011, on ne sait pas encore pour 2012. On est donc dans une logique inverse. On assiste à ce que la Cour des comptes prédisait, c'est-à-dire qu'à partir de 45 000 emplois supprimés, le système ne fonctionne plus (65 400 postes ont été supprimés entre 2007 et 2011 dans l'Education Nationale NDLR).

TF1 News : La qualité de l'enseignement risque-t-elle de pâtir des suppressions d'emplois ?


Michel Richard : Il n'y a pas une relation directe et mathématique entre le nombre d'enseignants et l'efficacité du système. Mais nous savons qu'il est nécessaire d'avoir un nombre suffisant de profs pour assurer l'ensemble de l'offre d'enseignement française. Luc Chatel rappelle souvent et à juste titre que quand on supprime 5000 postes sur 360 000 enseignants du second degré, c'est relativement réduit. Mais les suppressions se cumulent d'une année sur l'autre. L'opinion publique ne s'en était pas aperçue, et elle constate maintenant que  ces suppressions dégradent considérablement l'enseignement offert aux élèves.

TF1 News : Vous n'appellerez donc pas vos collègues à suivre la préconisation du ministre ?

Michel Richard : Non, même si certains le font.  C'est inévitable quand la situation est trop tendue. Quand un enseignant est malade et que le rectorat ne le remplace pas, c'est le principe de la hiérarchie descendante. On descend d'un cran, et celui du dessous, soit le principal ou le proviseur, doit résoudre le problème. Il y a environ un an, le ministre avait déjà émis la même proposition, et elle avait été mise en œuvre très difficilement (pour des remplacements courts, d'un à trois jours NDLR). Des parents d'élèves saisissent les tribunaux administratifs parce qu'ils estiment que l'Etat n'est pas en mesure d'assurer le principe de la continuité du service public. On se dirige malheureusement vers des conflits croissants qui sont de plus en plus préjudiciables à l'enseignement des élèves qui nous sont confiés.

Par Propos recueillis par Léa GIRET le 04 avril 2011 à 20:46
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21 Commentaires

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  • mira8b, le 28/05/2011 à 18h39

    Oui et dans les pays anglo-saxons, tous ceux qui ont un peu d'argent vont dans le privé...

  • 421123, le 06/04/2011 à 01h54

    L'éducation nationale: effectifs supérieurs à ceux de la défunte armée rouge de l'Union Soviétique. Des profs non utilisés, un absenteisme record.

  • mshklap, le 05/04/2011 à 14h57

    Les profs ne trouvent pas sa dégradant. c'est une dégradation du système. L'Etat à la charge de s'assurer du fonctionnement des services publiques, dont l'enseignement. Le recrutement des professeurs se fait sur concours, pas sur la base des hasards de petites annonces...

  • mshklap, le 05/04/2011 à 14h53

    En même temps ce n'est pas le rôle des enseignants d'apporter une connaissance de la vie en entreprise. et vous pensez sincèrement qu'un prof ne peut pas connaitre "les réalités de la vie économique"?

  • citrus06, le 05/04/2011 à 14h19

    C'est bien cela quand on recherche un emploi DANS LE PRIVE..........Je vous signale que pour l'instant l'éducation nationale reste (pour combien de temps) un service PUBLIC ! Apparemment ce que vous ne comprenez pas c'est que ce recrutement signifie que "n'importe qui" pourra avoir en charge l'enseignement des enfants!! Vous hurlerez ensuite quand certains problèmes se produiront..........et là c'est sûr on ne sera pas non plus chez les bisounours .........

  • rose-marie54, le 05/04/2011 à 12h34

    C'est ce qui se fait dans les pays anglo-saxons

  • jp077lagny, le 05/04/2011 à 12h29

    Le problème n'est pas tant le manque de prof. mais plutôt le trop grand nombre d'élèves qui n'ont rien à faire au collège ou au lycée, Un bon tiers ne possède pas les bases pour entrer en sixième et que dire du lycée quand on voit que près de la moitié des élèves n'est pas capable de poser une simple règle de trois. Rétablissons les concours à l'entrée de la sixième et faisons une véritable sélection à l'entrée de la seconde

  • eltacantal, le 05/04/2011 à 12h15

    Excellente remarque. Merci.

  • milyyy3367, le 05/04/2011 à 11h52

    Pour ne plus avoir de titulaires et payer moins, la france brade l'éducation à moindre coût. C'est désolant, car les profs compétants seront compatibilisés avec les médiocres.

  • bezuforever, le 05/04/2011 à 11h28

    Je veux bien vous expliquer, étant remplaçant moi même et connaissant bien la maison. Il y a théoriquement dans chaque académie et dans chaque matière ce que l'on appelle des TZR (titulaires de zone de remplacement) qui sont censés remplacer les titulaires sur poste fixe quand besoin est (maladie, vacance du poste...). Sauf que ce stock de TZR est de plus en plus faible et quand on ne trouve personne, on fait appel à l'extérieur, à savoir aux contractuels ou vacataires (comme moi par exemple) qui assurent ce poste sur une durée très variable (d'une semaine à un an). Il est très rare que ce soit un étudiant, en général c'est des gens qui font ça depuis plusieurs mois/années (appelés les personnels précaires de l'Éducation Nationale). Il faut savoir qu'à l'heure actuelle ils représentent environ 15 à 20% des enseignants, soit une part non négligeable. Sur mon actuel poste, on doit être 7 sur 35 profs dans ce cas.

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