TF1 News : A Toulouse, l'homme soupçonné d'avoir enlevé et violé une petite fille de cinq ans, avait déjà été condamné par deux fois à plusieurs années de prison pour des faits similaires. La prison ne sert donc vraiment à rien ? Enlevée vendredi soir à Toulouse, la fillette aurait été violée par son kidnappeur. Appréhendé dans la nuit de vendredi à samedi après une course-poursuite, l'homme a été placé en garde à vue. <b>Interview - </b>La grogne des magistrats est partie des propos de Nicolas Sarkozy demandant des sanctions contre le Service pénitentiaire d'insertion et de probation qui n'aurait pas bien suivi Tony Meilhon, le meurtrier présumé de Laetitia. Qui sont ces fonctionnaires ? Mis en cause indirectement par le chef de l'Etat qui évoquait des dysfonctionnements dans le suivi de Tony Meilhon, soupçonné du meurtre de Laëtitia, le Spip de Nantes a subi une inspection. Il devrait désormais recevoir des renforts. Le Spip s'en félicite, mais déplore des promesses insuffisantes.
Plus d'infosUne fillette enlevée et violée à Toulouse, un homme en garde à vue

Meurtre de Laëtitia : qui sont ces "SPIP" dans la ligne de mire de Sarkozy ?

Affaire Laëtitia : le Spip de Nantes veut des moyens "sérieux"

Christiane de Beaurepaire, psychiatre en milieu ouvert auprès de patients sous-main de justice, ex-chef du service médico-psychologique à la maison d'arrêt de Fresnes, auteur de "Non-lieu"* : Effectivement, la prison ne sert pas à grand-chose pour nombre de ces personnes, mais comment agir autrement dans l'état actuel des connaissances? On pourrait aussi se demander ce dont on dispose en dehors de la prison. Les lois ne manquent pourtant pas. La première dans le domaine, dite loi Guigou, a instauré en 1998 le « suivi socio-judiciaire » avec injonction de soins pour les auteurs d'agressions sexuels, une peine à exécuter soit à la sortie de prison, soit en tant que peine principale.
Cette loi encore controversée a pourtant permis à nombre de personnes qui n'auraient jamais osé aller consulter médecin ou psychologue pour parler de leur déviance sexuelle, d'être suivies, certes sous contrainte, mais le plus souvent avec succès et satisfaction. La loi Guigou a été durcie à la suite de faits divers successifs. Le nombre de suivis socio-judiciaires avec injonction de soin a fortement augmenté depuis 2005, depuis que les juges de l'application des peines sont eux-aussi autorisés à les prononcer au cours de la peine lors des demandes d'aménagement par exemple. Ces nouvelles dispositions s'appliquent d'ailleurs aussi à d'autres infracteurs, dans le cas de troubles psychiatriques ou addictifs qui pourraient pousser à la récidive. Ces mesures s'appliquent dans le cadre de la "surveillance judiciaire".
| Le taux de récidive globale est faible, autour de 2% |
TF1 News : Certains évoquent le manque de formation des psychologues et psychiatres pour suivre ce type de délinquants.
C.de B. : L'un des vrais problèmes est que nous sommes au degré zéro, ou presque, de la connaissance dans le domaine de la déviance sexuelle. L'Inserm a récemment lancé de nouvelles études, mais cela se fait de façon trop parcellaire et sans volonté politique forte. Il faut mettre l'accent sur la recherche car nous n'en savons pas plus aujourd'hui qu'il y a dix ans sur les mécanismes intimes et psychopathologiques de ce trouble du comportement. Nous n'en savons pas plus sur le fonctionnement du cerveau d'un pédophile comparativement aux non pédophiles. Nous n'avons que des bribes d'informations et des hypothèses. On sait par exemple que cela est souvent corrélé avec des traumas de l'enfance, sexuels ou autres, qui pourraient avoir entravé et figé à un stade infantile le développement psycho-affectif et sexuel des infracteurs sexuels.
| Il existe des agresseurs sexuels qui vivent une véritable torture, avec des compulsions irrépressibles |
Et quand on parle de soins, ce sont des méthodes empiriques qui ont été appliquées avec un certain succès, comme les thérapies cognitivo-comportementales, les thérapies psychanalytiques individuelles ou les thérapies de groupe. Ces méthodes qui sont utilisées dans le cas d'autres troubles du comportement, chez les patients alcooliques entre autres, sont efficaces aussi pour les délinquants sexuels, mais uniquement chez ceux qui peuvent accéder à un contrôle d'eux-mêmes. Or il existe des agresseurs sexuels qui vivent une véritable torture, avec des compulsions irrépressibles, et le seul recours est alors médicamenteux, par les anti-androgènes qui inhibent la testostérone, entraînant la diminution majeure voire la disparition des pulsions, des fantasmes et de l'activité sexuelle.
TF1 News : Quelle (s) solution(s) préconisez-vous alors pour éviter la récidive ?
C.de.B. : La première réponse, c'est « soigner les troubles de ces personnes ». On pourrait pour commencer créer des structures spécifiques, comme au Canada, permettant à la fois de proposer des soins très ciblés, et de développer la recherche concernant ce type de dysfonctionnement. Ces établissements fermés, sous contrôle judiciaire, ont un régime souple en fonction de l'évolution des patients. Ils offrent aussi une prise en charge globale -sociale, socio-éducative, psychothérapique et pharmaco-thérapeutique - qui peut durer plusieurs mois, orientée vers l'insertion des pensionnaires. Des évaluations régulières du potentiel de récidive du patient sont réalisées dans un but thérapeutique puis d'autonomisation progressive. Mais seuls des cliniciens rigoureusement formés sont habilités à les pratiquer. Pour l'instant, une seule structure analogue fonctionne depuis deux ans dans les locaux de l'hôpital de Fresnes.
Curieusement, on a formé à l'évaluation du risque de récidive en France les intervenants du SPIP déjà trop peu nombreux pour assurer leur mission première de réinsertion sociale. Après une formation accélérée, on leur demande de savoir utiliser des outils d'évaluation pourtant très délicats à manier et interpréter, alors que c'est un travail de clinicien expérimenté. C'est une lourde responsabilité et pour eux et pour leur hiérarchie décisionnaire. Cela permet surtout de faire des économies de circonstance, au lieu de mettre les moyens nécessaires dans des structures dédiées et équipées de cliniciens expérimentés. Malgré tout, le système est en place et fonctionne ainsi.
| Le « plus jamais ça », ce n'est pas en coupant la tête ou le zizi |
TF1 News : D'ici quelques années, les centres de rétention de sûreté accueilleront leurs premiers détenus....
C.de.B. : Ces centres de rétention de sûreté, créés il y a trois ans, sont une sorte d'abomination parfaitement illogique. La loi prévoit en effet que les personnes ayant commis les actes les plus graves, dont des viols et des meurtres, accomplissent leur peine pendant 15, 20 ans ou plus, puis qu'une commission se prononce en fin de peine sur leur dangerosité, c'est-à-dire leur potentiel de récidive. Si celui-ci apparaît encore élevé, les intéressés seront envoyés dans un centre de rétention fermé, pour une durée d'un an renouvelable à vie. Mais cette fois avec des « soins », en général prescrits lors du jugement, non prodigués en prison faute de moyens, mais obligatoires 15, 20 ou 30 ans après le jugement ! La rétention de sûreté est surtout une mesure destinée à l'opinion publique et aux électeurs, un affolement qui montre bien que l'on ne sait pas vraiment dans quel sens aller.
Et c'est ce qui fait aussi que quand quelqu'un comme la personne de Toulouse réitère un acte de viol sur une petite fille, on se dit que l'on n'a pas fait ce qu'il fallait ni pour l'enfant ni pour lui. Avant de savoir soigner la tuberculose, des foules de gens sont morts et en ont contaminé d'autres. Si on a fait des progrès fulgurants pour le Sida, c'est parce qu'il y a eu des pressions très fortes de lobbys qui ont poussé à la recherche. En dépit des différences évidentes de nature, le jour où il y aura des pressions assez fortes à la fois des personnes souffrant de déviance sexuelle et des associations de victimes qui détiennent justement ce pouvoir, pour dire « laissez tomber la prison parce que ça ne marche pas avec ceux-là, mais soignez-les comme il faut pour que ça n'arrive plus jamais », les choses avanceront peut-être enfin. Mais, en tout cas, le « plus jamais ça », ce n'est pas en coupant la tête ou le zizi, c'est en comprenant ce qui se passe avec et dedans.
*Non-lieu
Un psychiatre en prison
Ed. Fayard, 366p.
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Une fillette enlevée et violée à Toulouse, un homme en garde à vue
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