Foot : quand les politiques s'en mêlent

Par , le 03 décembre 2010 à 11h31 , mis à jour le 03 décembre 2010 à 16h54

Interview - Attribution du Mondial, attitude de l'équipe de France, construction de stades... les politiques sont de plus en plus présents dans l'univers du football. Les explications de Romain Schneider, auteur de "Foot et politique, les liaisons dangereuses".

"Foot et politique : les liaisons dangereuses", couverture livre"Foot et politique : les liaisons dangereuses", couverture livre © DR

TF1 News : La FIFA a attribué jeudi l'organisation des Mondiaux de football 2018 et 2022 à la Russie et au Qatar. Des choix qui donnent le sentiment d'être éminemment politiques plus que de choix liés à de réels critères techniques ?
Romain Schneider, journaliste sportif au Figaro, auteur de Foot et Politique, les liaisons dangereuses* : Ce n'est pas qu'une impression. Il n'est pas anodin que des chefs d'Etat et des Premiers ministres se déplacent eux-mêmes au siège de la Fédération internationale de football pour défendre leur pays car accueillir un grand événement comme un Euro, un Mondial ou même des JO, entraîne des retombées importantes économiquement et c'est important pour l'image du pays. Mais l'exercice n'est pas facile, il faut faire du lobbying sans trop s'afficher non plus. Le fait que Vladimir Poutine ait refusé de se rendre à Zurich pour dénoncer à sa manière les rumeurs "inaceptables" de corruption au sein de la Fifa, était une tactique qui a peut-être joué un rôle important dans le choix final de l'organisation. 

Le football étant le sport populaire et universel par excellence, il est aussi important pour un politique de pouvoir s'associer à une victoire quand victoire il y a. Pour Poutine, c'est la deuxième fois puisqu'il a déjà décroché les Jeux Olympiques d'hiver de 2014 à Sotchi. Concernant la France, on peut rappeler que le 28 mai dernier, lors de l'attribution de l'Euro 2016, Nicolas Sarkozy a longtemps hésité à se rendre à Genève pour apporter son soutien à la candidature française, de peur d'être associé à une défaite. Ce n'est que quand ses conseillers, au dernier moment, lui ont dit que ça sentait bon, qu'il s'est décidé. Cela lui a permis de réussir là où Jacques Chirac avait échoué en 2005 à Singapour. 

TF1 News : Lors du Mondial en Afrique du Sud, que les Bleus ont quitté piteusement, toute la classe politique française s'est mêlée de l'affaire, y compris le chef de l'Etat. C'était du jamais vu ?

R.S. :
L'ingérence politique a effectivement atteint son apogée à ce moment là. On a vu Nicolas Sarkozy recevoir Thierry Henry le lendemain de la déroute des Bleus et, comme par hasard, le jour même d'une importante manifestation contre la réforme des retraites. Ce qui a surpris, c'est que dans un premier temps, l'Elysée a dit que c'était Henry qui avait demandé à être reçu. Hors, après enquête, on a su que c'était le Président qui l'avait convoqué. Il a cherché à se poser en sauveur du football français.

Il y a eu dans le même temps les auditions en commission parlementaire de Raymond Domenech et Jean-Pierre Escalette. Ce dernier a clairement été poussé vers la sortie par le pouvoir. Un membre de la mission nous a en effet confié que Roselyne Bachelot lui avait interdit d'entrer dans le vestiaire après le match France/Afrique du Sud et que l'ordre était directement venu de tout en haut. D'ailleurs la FIFA a officiellement rappelé la France à l'ordre lors d'une conférence de presse, menaçant implicitement de l'exclure, comme cela a déjà eu lieu par le passé avec le Koweit ou la Grèce.

TF1 News : Cela se serait-il passé de la même manière dans d'autres pays comme le Royaume-Uni ou l'Allemagne ?
R.S. :
C'est difficile à dire car il n'y a jamais eu de tels précédents dans des sélections de grands pays. Si l'Etat français est intervenu, ce n'est pas pour des questions de résultats mais parce qu'il y avait une vraie crise morale liée au refus de l'équipe de France de s'entraîner. Peut-être que cela aurait pu se faire plus discrètement. Ce qui a beaucoup surpris et choqué, c'est que cela dure toute une semaine, avec des politiques qui donnaient un peu leur avis sur tout.

TF1 News : On se rend compte dans votre livre à quel point l'implication dans le football local peut servir de tremplin à des politiques pour bâtir leur carrière sur un plan national ?
R.S. :
L'exemple le plus emblématique est certainement celui de Jean-Louis Borloo, dont on a beaucoup parlé récemment pour le poste de Premier ministre. Ce même Jean-Louis Borloo était dans les années 80' un avocat très doué et très riche. Quand il arrive à Valenciennes en 1986, le club de football est en train de déposer le bilan. Il va injecter son propre argent, sauver le club, et en devenir le président. De cette manière, il s'est enraciné dans la vie locale, avec une très forte notoriété, et il est entré dans la politique lors des municipales de 88. Ce sera le début de son ascension fulgurante en politique.

TF1 News : Parmi les politiques fans de foot, il y a sans doute de vrais fans et des opportunistes...
R.S. :
Il y a de vrais amateurs éclairés comme à droite Eric Besson, qui a toujours dit qu'il rêverait d'être un jour président de club de football, en particulier le FC Nantes, ou à gauche, Daniel Cohn-Bendit, qui a toujours son mot à dire. On peut aussi citer le regretté Philippe Séguin, Jean Tiberi et Nicolas Sarkozy sont depuis très longtemps de fidèles supporters du PSG , Jean-Luc Benhamias et François Hollande sont aussi de vrais mordus. Côté opportuniste, on pourrait citer Marine Le Pen quand elle stigmatise les joueurs de l'équipe de France qui ne chantent pas La Marseillaise.

Maintenant, il y a aussi beaucoup de politiques qui n'aiment pas spécialement le foot, mais qui en tant que maire d'une petite ou moyenne ville, doivent quand même aller dans les stades parce que c'est aussi à la mi-temps que l'on rencontre les industriels locaux etc...

TF1 News : Ces liaisons politiques-football peuvent-elles être dangereuses, comme le suggère le titre de votre livre ?
R.S. : Parce qu'il fédère l'ensemble de la nation, le football devient logiquement un instrument de manipulation par les puissants. On dit que c'est le nouvel opium du peuple, donc quand tout va bien on s'affiche avec les héros, et quand tout va mal on hurle avec les loups et on stigmatise l'argent du foot. En ce sens là, cela peut-être dangereux.
En France, avant le Mondial de 98, peu de politiques parlaient foot. Avec la victoire, il y a eu un tournant. Au passage, cela a permis à Jacques Chirac de se refaire une petite santé dans les sondages et on a dit qu'à l'époque il avait gagné son match contre Jospin grâce à sa présence permanente sur les terrains et dans les vestiaires.
Le football permet aussi à des villes de sortir de l'anonymat. Lyon n'avait pas vraiment l'image d'une ville dynamique avant ses premières victoires en football. Son maire, Gérard Collomb, a bien surfé sur la vague de succès de l'OL pour faire rayonner sa ville à l'étranger.
 
TF1 News : Si d'un côté des politiques dorent leur image grâce au foot, de l'autre, les clubs, qui ont toujours besoin d'argent, se servent aussi des politiques ?
R.S.:
Jusque dans les années 80' les clubs et les municipalités étaient très proches car plus de 50% des recettes des clubs émanaient de leur mairie. Les clubs se sont ensuite progressivement privatisés. Et aujourd'hui ce sont surtout les droits de retransmissions TV qui donnent des ressources. La part des subventions est devenue minime.

Mais il y a toujours un lien, notamment au niveau des stades puisque tous, à part Auxerre et Ajaccio, appartiennent à l'Etat. Celui-ci joue donc un rôle important sur leur évolution. Le principal enjeu est d'ailleurs là car il engendre de nombreux conflits dès qu'il faut restaurer, agrandir ou construire un stade. Il y a souvent des élus locaux Verts qui sont contre les stades parce qu'ils sont contre les sports professionnels etc... 

La chance est que comme la France a décroché l'Euro 2016, les stades vont être rénovés de façon accélérée. L'Etat va libérer 150 millions pour cela. Mais c'est vrai que ce lien privé-public est une spécificité française puisqu'à l'étranger, comme en Allemagne, la plupart des stades sont totalement privés. Et c'est ce que souhaiteraient certains présidents de clubs français pour être autonomes au niveau de leurs recettes.

TF1 News : Ce sont aussi les politiques qui prennent le relais quand les clubs ne savent plus maîtriser la violence de leurs supporters....
R.S.
: Longtemps, les clubs et l'Etat se sont renvoyé la balle sur qui devait s'occuper des supporters violents. Des petites mesures ont été prises de temps en temps depuis 2006, notamment lorsque Nicolas Sarkozy était ministre de l'Intérieur, comme la dissolution de certains groupes, mais c'est la mort d'un supporter en février dernier qui a entraîné de vrais changements avec une politique très répressive. En parallèle, Romain Leproux, le nouveau président du PSG, a pris des risques en faisant un vrai grand ménage, pour la première fois. 

Foot et politique : les liaisons dangereuses

Par Antoine Grynbaum et Romain Schneider. Ed Jean-Claude Gawsewitch, novembre 2010. 

Par Alexandra Guillet le 03 décembre 2010 à 11:31
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