Lui aussi, il est Intouchable

Par , le 02 février 2012 à 09h02 , mis à jour le 02 février 2012 à 10h39

INTERVIEW - Le film "Intouchables" a pris la 3e place au box office français de tous les temps. Il a particulièrement "parlé" à Jean-Christophe Parisot. Ce sous-préfet de 44 ans, myopathe depuis son enfance, est devenu tétraplégique. Pour TF1 News, il revient sur son parcours, celui d'un fonctionnaire ordinaire à la vie extraordinaire.

Jean-Christophe ParisotJean-Christophe Parisot © Marc Salvet/DDM archives

Les médecins pronostiquaient à ses parents qu'il ne pourrait sans doute jamais connaître ses tables de multiplication. Aujourd'hui, Jean-Christophe Parisot, myopathe tétraplégique de 44 ans est sous-préfet en Languedoc-Roussillon. Il faudrait inverser d'ailleurs. Lui dit être un "fonctionnaire ordinaire à la vie extraordinaire". Le pathos, il n'en veut pas, merci. Loin de lui l'envie d"'incarner une figure symbolique du malheur humain". Mais son destin hors-normes, il le raconte dans un livre intitulé Préfet des autres. Mot d'ordre : "tout est possible avec de la volonté, du courage et les autres". Pour TF1 News, il revient sur son histoire hallucinante, son combat actuel et bien évidemment sur le film Intouchables, qui vient de détrôner Blanche neige et les sept Nains de la troisième place de tous les temps du box-office français avec 18,7 millions de spectateurs.

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TF1 News : Alors, Intouchables, vous en avez pensé quoi ?
Jean-Christophe Parisot
: J'ai ressenti beaucoup de joie en le voyant. Je pense que ce film aura plus d'effets qu'une loi, sur les mentalités, notamment. Il propose un autre regard sur la différence. La personne handicapée n'est pas présentée comme un extra-terrestre, mais comme un être normal. Je suis dans un fauteuil roulant depuis une trentaine d'années. Mon expérience de vie de personne tétraplégique m'a montré qu'il y avait encore du travail à faire mais les mentalités évoluent progressivement. Il y a dix ans, il n'aurait pas été possible de traiter le sujet avec autant d'humour en rejetant le compassionnel. L'humour, c'est bien pour dédramatiser mais cela ne suffit pas.

TF1 News : La pitié, c'est ce qu'il y a de pire ?
J-C. P.
: Tout à fait. Etre différent ne doit pas faire oublier que nous sommes tous des frères et des sœurs dans l'humanité. Avoir un accident ne nous coupe pas de cette communauté humaine. Chacun d'entre nous peut être amené à vivre immobile. Suite à un accident, à une maladie. De toute façon, on ne choisit pas. C'est ce qui est essentiel dans ce film. Le personnage interprété par Omar Sy ne fait pas de compassion. Il est franc, il est cash. C'est cela qui est sacrément intéressant dans le film.

TF1 News : Quelle est la scène du film qui vous a le plus plu ?
J-C. P.
: Oh, il y en a plusieurs ! Au-delà des scènes d'humour liées à l'amitié entre les deux hommes, j'ai trouvé ce film très réaliste quand le personnage joué par François Cluzet cherche à recruter un assistant. Les entretiens d'embauche sont extrêmement réels. Je m'y suis bien retrouvé ce qui m'a beaucoup fait rire. Personnellement, j'ai quatre assistants de vie. Lors des recrutements, j'ai eu comme candidats tout et n'importe quoi : un laveur de véhicules au Kärcher, un égorgeur de canards... Comment justifiaient-ils leur motivation ? Comme dans le film ! Pour l'argent, pour obtenir le fameux papier permettant de toucher le chômage... Ces scènes sont réelles !

TF1 News : Quels sont les obstacles les plus durs auxquels vous avez dû faire face ?
J-C. P.
: Le premier, c'était moi-même. Il fallait d'abord aller au-delà de mes peurs, ne pas craindre d'oser. Revêtir l'uniforme de sous-préfet et passer en revue des troupes quand on est dans un fauteuil électrique, ce n'est pas évident ! Il faut se dire : "Et pourquoi pas ? J'ai le droit, c'est mon droit". Il ne faut pas avoir peur de passer les concours, de s'intégrer, de demander à ce qu'on vous reconnaisse pour ce que vous faites. Cela est valable pour tout le monde cela dit. On a tous peur de soi-même...

Deuxième obstacle : l'accessibilité de mes études. Quand j'ai été le premier étudiant à Sciences-Po en fauteuil roulant, rien n'était prévu. Tant en termes matériel qu'en termes mental. J'ai été confronté à un univers où je n'étais pas attendu. Je suivais les cours dans les couloirs parce que les amphis avaient des marches, je n'avais personne pour m'aider à aller chercher les livres, c'était très difficile. Et les mentalités, n'en parlons pas ! Je ne suis pas dans un handicap qui effraie mais j'ai dû franchir des étapes incroyables.

Troisième obstacle : la cité qui n'est pas encore assez pensée pour les personnes à mobilité réduite. Si les musées, les cinémas commencent à l'être, ce n'est pas encore assez le cas pour les administrations où je dois me rendre pour mon travail. Un exemple : j'ai une réunion dans un conseil général mais les toilettes n'y sont pas accessibles pour les personnes handicapées. Comment faire ? Vous voyez ce sont des choses très basiques qui ne sont pas encore pensées pour les personnes en fauteuil roulant.

TF1 News : Quelle serait l'urgence aujourd'hui ? La priorité, selon vous ?
J-C. P. 
 : Que la personne handicapée accède à des postes de responsabilité ! Il faut arrêter de lui donner des postes bidon pour remplir pourcentages et quotas ! Moi je rêve qu'un jour il n'y ait plus de quota. Qu'on engage des personnes pour leurs talents, pas pour leur carte d'invalidité. Il faut reconnaître sa capacité d'autorité, arrêtons de mettre des gens dans des tâches subalternes. Un exemple : l'autre jour, j'ai donné un cours dans une grande école d'ingénieurs. Là-bas, tout avait été conçu pour les fauteuils roulants. Les toilettes, la cantine, les places dans l'amphithéâtre... Tout, sauf la place du prof qui était inaccessible. C'est très révélateur. On n'a pas encore intégré que la personne qui va enseigner puisse être handicapée. Elle est encore considérée comme la personne qui va recevoir, pas donner. Il y a encore du travail à faire au niveau des mentalités. Et moi qui suis sous-préfet tétraplégique, je peux vous dire qu'il y a encore beaucoup de murs à franchir, de portes à enfoncer pour être reconnu pleinement dans la fonction publique par exemple.

TF1 News : Vous racontez l'essayage de votre uniforme : "Je vais donc représenter la force, moi, myopathe, immobile sur mon fauteuil roulant..." C'est une sacrée revanche sur ces médecins qui vous pronostiquaient une durée de vie très limitée...
J-C. P.
: C'est un choc symbolique, ma présence est un choc symbolique. J'inverse les rapports humains qui sont basés sur la force justement. Je remets à la bonne place la faiblesse qui n'est pas forcément un échec.

TF1 News : Vous dites également : "Après avoir eu les gestes d'un koala, j'ai adopté la situation de l'iguane. Je suis immobile mais je vois tout..." Vous faites toujours l'iguane ?
J-C. P.
: Oui, je fais toujours l'iguane ! Vous savez quelqu'un qui perd certaines de ses capacités en développent d'autres. Cette compensation est très connue pour les personnes non voyantes. Moi, en ne me servant pas de mes mains, j'ai développé ma mémoire. Je peux rentrer en réunion sans notes, sans papiers, avec 25 dossiers en tête à présenter au préfet ou à un collègue. Alors que mes collègues sont bardés de notes de cahiers, moi j'arrive sans rien, j'ai tout en moi. Cela me permet aussi d'être extrêmement efficace. Je ne prends aucune note mais je garde dans la tête, les trois-quatre clés essentielles de la réunion pour m'en resservir plus tard.

TF1 News : Là aussi, c'est un beau pied de nez à ces médecins qui avaient annoncé à vos parents que vous ne pourriez jamais apprendre vos tables de multiplication...
J-C. P. :
Exactement ! (Rires).

*Jean-Christophe Parisot, Préfet des autres, éditions Desclée de Brouwer, 15 €

Par Amélie Gautier le 02 février 2012 à 09:02
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18 Commentaires

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  • michalowice, le 03/02/2012 à 13h32

    Je m'incline devant la grandeur de ce Monsieur, il rejette son handicap, un bel exemple de courage et de volonté!! bravo.

  • marianou33, le 03/02/2012 à 07h33

    Un homme digne et volontaire.... Votre courage vous honnore monsieur le préfet !

  • manuela, le 03/02/2012 à 04h53

    Je suis auxiliaire de vie, c'est des gens comme vous qui nous apprenne la vie aucune difference entre une presonne hadicape et une personne valide bravo

  • marlil, le 02/02/2012 à 23h44

    Chère Neyge, on lit dans vos lignes votre désespoir et votre espoir pour que les choses bougent, et qu'enfin vous soyez comprise par nos dirigeants. J'espère de tout mon coeur que pour vous et pour ceux que vous soutenez cela arrivera, vous le méritez. Pour info dans un domaine moindre que ceux que vous cotoyez, mon petit fils est dyslexisque, il a fallu presque trois ans pour que l'école l'admette mais croyez moi rien qu'à ce niveau il y a beaucoup à faire, et ses parents rament pour obtenir la moindre chose; je vous souhaite beaucoup de courage, mais je pense que vous en avez vue votre détermination et votre engagement, je vous embrasse,

  • sophie70000, le 02/02/2012 à 21h52

    Quoi dire devant tant de courage ??!!!! Chapeau bas, Mr.

  • matger, le 02/02/2012 à 18h41

    Comme on peut se sentir "petit" face cette magnifique leçon de vie ,de courage et de volonté.

  • marlil, le 02/02/2012 à 13h29

    Chapeau Monsieur le Sous Prefet, et j'ai lu avec grand intérêt ce que vous avez pensé de ce film "les intouchables"; Je suis allée le voir il y a environ 3 semaines, je souhaitais le voir en grand écran avant qu'il ne sorte en DVD. J'en suis sortie ébahie, tellement c'est beau et cet énorme message qui passe à travers les images, J'ai beaucoup aimé, Bravo et votre expérience personnelle permet d'être une référence. Peut-être arriverez-vous avec la ténacité qui vous caractérise à faire beaucoup bouger les choses pour que chaque individu ait sa place comme tout un chacun. Merci pour votre témoignage, le plus fort c'est vous.

  • dens13-26, le 02/02/2012 à 13h27

    Respect à ce monsieur- belle leçon de vie

  • neyge, le 02/02/2012 à 12h16

    Il est urgent de donner les moyens financiers et les moyens de formations diplomantes a toutes les ASSISTANTES D'EDUCATIONS qui accompagnent dans maternelle, primaire, college, lycees, les enfants en deficiences physiques ou en reperes etc.. Je suis tres heureuse de voir une telle finalite de courage, de volonte pour surmonter les handicaps. Etant assistante d'educatrice les ados que j'encadre je les bouste comme je peux et je dis bien souvent qu'ils peuvent tous avoir un super job avec un accompagnement. Leur avenir n'est pas foutu. Donnez nous les moyens car nous sommes si peu considerees dans l'education nationale. Pas de formation, pas de statuts de fonctionnaire. Nous apprenons sur le tas l'etat de sante des personnes que nous accompagnons dans leur scolarite. Par notre sens d'observation nous nous adaptons mais pas evident car chaque gamins a sa propre pathologie, sa propre defaillance et sa propre personnalite. Nous faisons a chaque fois du sur mesure. Mais sans outil, sans formation ; nous partons a l'aventure. Parfois pas facile face au rejet que certaines de mes collegues subissent et que l'enfant se mure. Nous faisons face a beaucoup d'intelligence, de patience et nous trouvons nous memes nos propres techniques pour que l'enfant puisse apprendre le mieux possible. Mais quel perte de temps sans etre formee !!Nous sommes plus consideres comme des bequilles et souvent les profs par faute de temps nous laissent nous debrouiller avec aucun moyen, l'accompagnement des handicapes en milieu scolaire. Il faut en avoir dans les tripes pour tout surmonter nous aussi pauvre AE pour donner espoir en l'avenir a ces futurs adultes. Quand le gouvernement avancera dans le bon sens ? Quand le gouvernment arretera de se regarder le nombril ? Nous sommes payees une misere et nous accompagnons bien souvent jusqu a 4 enfants par jour. Alors que deux cela serait une limite pour faire un boulot en profondeur. A tout bon entendeur...

  • havan76, le 02/02/2012 à 12h08

    Oui , grand respect !

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