© TF1/LCI-TF1 News : Que pensez-vous de l'arrestation mardi matin à Marseille et Bordeaux de trois individus appartenant à la mouvance islamiste soupçonnés de faire partie d'une cellule aidant des jihadistes à entrer en France ?
Jean-François Daguzan, spécialiste du terrorisme, directeur de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique : Ces arrestations sont le fruit de la coopération entre les polices française et italienne puisqu'elles surviennent juste après l'arrestation d'un jihadiste présumé à Naples. Surtout, ces arrestations confirment la réalité de l'existence de réseaux agissant sur le territoire national.
Depuis plusieurs semaines, un faisceau d'éléments permettait de s'en douter : l'enlèvement des Français au Niger, les menaces directes de Drogba, le chef de l'Aqmi (ndlr : Al Qaïda au maghreb islamique), d'autres menaces venues de la zone pakistano-afghane de la part du n°3 d'Al-Qaïda, et des alertes de services de renseignement anglo-saxon suite à des écoutes. Mis bout à bout, ces éléments laissent à penser que la menace terroriste a franchi un seuil.
| En matière de terrorisme, "les fuites dans la presse sont toujours très gênantes" |
TF1 News : Qui en veut à la France et pourquoi cette accentuation de la menace maintenant ?
J-F. Daguzan : Il y a une menace qui vise la France en particulier, mais qui date de bien avant 2001, et qui est celle issue du terrorisme d'origine algérienne. C'est l'ancien GIA, puis l'ancien GSPC, devenu Aqmi aujourd'hui. Depuis bien 10 ans, il y a un discours récurrent qui vise la France. Comme les réseaux en France et en Europe sont relativement anciens, il y a toujours la crainte que des cellules dormantes soient réactivées.
Ensuite, l'engagement de la France en Afghanistan a joué sa part dans le fait que des groupes d'afghans eux-mêmes ont menacé de commettre des attentats à Paris. Et puis il y a aussi toute la coopération française sur le Maghreb et le Sahel qui dérange considérablement Al Qaïda au maghreb islamique. C'est un des éléments de plus qui désigne la France comme cible privilégiée.
A un niveau plus large, il y a la menace d'Al Qaïda, noyau central, qui ne vise pas que la France mais tous ceux, en Europe, qui ont contribué à la guerre en Irak ou en Afghanistan. Et là, vous retrouvez dans le même sac le Royaume-Uni, l'Allemagne, la France, l'Espagne et l'Italie.
TF1 News : Skynews a révélé qu'un plan d'attaques simultanées en Angleterre, en Allemagne et en France avait été déjoué. Une source policière britannique a confirmé, mais pas la France. Pourquoi ? J-F. D : Dans ce genre d'affaires, les fuites dans la presse sont toujours très gênantes. D'un côté, cela peut offrir la possibilité à un Etat de valider une information qu'il ne souhaitait pas donner officiellement. De l'autre, cela peut venir perturber des affaires en cours alors qu'elles ne sont pas conclues. Communiquer sur ce genre de situation devient alors extrêmement gênant, parce qu'admettons qu'il y ait effectivement une enquête en cours dans plusieurs pays européens sur un plan d'attaques simultanées et que les policiers soient encore sur la piste des organisateurs, il ne s'agit pas de leur envoyer un message d'alerte, sinon ils vont tout démanteler et il faudra repartir de zéro. C'est pourquoi, généralement, les communications n'ont lieu qu'après l'arrestation des personnes recherchées.
TF1 News : Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont mis en garde lundi leurs ressortissants qui souhaiteraient se rendre en France, cela est-il surprenant ?
J-F. D. : D'abord cela montre que ces pays considèrent eux-aussi que la menace est réelle. Ensuite, ces pays anglo-saxons, très judiciarisés, ne font qu'appliquer le principe de précaution. Cela évitera, en cas d'attentat ou de choc psychologique lié à un attentat, que leurs citoyens ne les attaquent en justice parce qu'ils n'auront pas été suffisamment alertés.
| L'absence d'attentat en France depuis 96 s'explique par "la qualité de l'appareil policier et judiciaire" |
TF1 News : Pourquoi ne s'est-il rien passé, en Europe, depuis les attentats de Londres en 2005 ?
J-F.D. : Vous pourriez ajouter à votre question " et depuis 1996 en France". Cela montre que le travail de fourmi incessant réalisé par les services de renseignement et de police porte ses fruits jour après jour, en permettant notamment le démantèlement de nombreux réseaux ou groupuscules. Cela montre également la qualité de la coopération européenne, qui s'est extrêmement renforcée en 10 ans.
Pour la France, cela s'explique aussi par la qualité de l'appareil judiciaire et policier, unique au monde, qui permet une réactivité très rapide. La France possède en effet des services très spécialisés, les sections antiterroristes, et surtout notre droit permet d'incriminer des gens au niveau de l'intention, ce qui n'est pas le cas chez les Britanniques, les Italiens ou les Allemands. C'est très important, car ces arrestations en amont pour "association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste", permettent d'empêcher les réseaux de se constituer.
TF1 News : Pensez-vous que le gouvernement français a raison de communiquer sur ces menaces d'attentats, au risque de créer une psychose ?
J-F.D. : Avant 2001, les Etats ne communiquaient pas sur les menaces d'attentat. Depuis, il y a eu tel choc psychologique, qu'ils ont décidé d'informer l'opinion. Cela évitera, en cas d'attentat, qu'on les accuse d'incompétence. Maintenant, il y a le risque, s'il ne se passe rien, de voir leur parole dévalorisée. On a d'ailleurs connu un très mauvais exemple, qui n'a rien à voir le terrorisme, avec l'affaire de la grippe porcine H1N1. Ils sont partis sur une communication très forte et de longue durée pour un événement qui s'est, au final, révélé presque nul.
Le risque est, qu'ensuite, les citoyens ne croient plus ce que les dirigeants leurs disent. Je pense, personnellement, que c'est important de communiquer. Mais peut-être faut-il plus réfléchir à la façon de communiquer ou à qui communique. En France, plusieurs personnes sont habilitées à le faire, le chef de l'Etat, le patron de DCRI, le ministre de l'Intérieur... donc la communication est démultipliée. En Grande-Bretagne, par exemple, seul le patron de Scotland Yard parle de ce sujet.
TF1 News : Cette communication ne comporte-t-elle pas le risque, aussi, de faire de la publicité à des groupes terroristes qui n'attendent que cela finalement ?
J-F.D. : C'est l'éternel problème auquel est confrontée la communication en matière de terrorisme. Le terrorisme a besoin de publicité pour exister, donc si un Etat communique, il lui rend service. Mais s'il ne communique pas, il ne rend pas service à sa société. Toute la difficulté est de trouver un équilibre pour donner des informations qui ne fassent pas le lit du terrorisme.
| "Il y a toujours le risque que quelque chose passe entre les mailles du filet. Donc il faut espérer que l'action conjuguée des moyens que nous déployons arrivera à l'empêcher" |
TF1 News : Concrètement, comment la population doit-elle réagir à ce type d'informations ?
J-F.D. : En continuant de vivre normalement. Il n'y a d'autre choix, sinon d'avoir peut-être une vigilance plus affûtée sur les colis abandonnés. Et cela se fait puisque l'on voit bien que les alertes à la bombe se multiplient.
TF1 News : Comment voyez-vous les choses évoluer dans les prochaines semaines ?
J-F.D. : Il est bien trop difficile de répondre à votre question. Nous avons des services très compétents mais il y a toujours le risque que quelque chose passe entre les mailles du filet. Donc il faut espérer que l'action conjuguée des moyens que nous déployons arrivera à l'empêcher. Même si Al Qaïda a été considérablement affaiblie en 10 ans, on ne voit pas d'éléments qui permettraient de baisser la garde face à cette menace pour l'instant. Nous sommes partis pour du terrorisme islamiste radical sur de la longue durée. Cela arrivera à disparaître, comme a disparu le terrorisme politique des années 80-90', mais cela prend du temps.
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