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Villes nouvelles : le pari réussi de Noisy-le-Grand

Franck Lefebvre-Billiez par
le 01 octobre 2009 à 15h38 , mis à jour le 09 janvier 2010 à 13h15.
Temps de lecture
5min
Noisy-le-Grand

Noisy-le-Grand / Crédits : TF1/LCI / F. LEFEBVRE-BILLIEZ

SociétéCoeur des grands chantiers lancés à l'est de Paris, dans les années 60, pour créer une capitale multipolaire, Noisy-le-Grand porte toujours les traces de ces mutations à marche forcée.

 Noisy-le-Grand

Le voyageur émerge à la station Noisy-le-Grand-Mont-d'Est dans un décor urbain d'un futurisme désuet, où de grands à-plats de béton, découpés en formes complexes, entourent une esplanade dont la perspective s'ouvre sur des bassins aux rives anguleuses. Non loin, au-dessus d'immeubles plus récents, la courbe caractéristique d'une toiture situe les Arènes de Picasso, cité résidentielle monumentale imaginée par l'architecte espagnol Manolo Nunez. En remontant depuis la Marne par la route, ce sont au contraire les silhouettes massives des bâtiments voulus par son maître et compatriote Ricardo Bofill qui se détachent.

Noisy-le-Grand côté pile, c'est un laboratoire urbain qui porte encore les traces, sédimentées une à une, de ses diverses transformations. Locomotive économique de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée, projet titanesque planifié dans les années 60 sur 26 communes à l'Est de Paris pour rééquilibrer la croissance de la ville capitale, la municipalité de Noisy-le-Grand en a aussi supporté les transformations les plus drastiques. Bon gré, mal gré, ses bâtiments sont devenus emblématiques, et il s'y attache toute une mythologie à laquelle le monde de la photo et celui du cinéma ne sont pas étrangers.

Ce sont les formes hautaines des Espaces d'Abraxas, cité postmoderne dessinée par Bofill, qui apparaissent dans certaines scènes de Brazil(1). C'est le Palacio qui sert de cadre à certaines images de A mort l'arbitre(2). Cette architecture amie de la lumière et des grandes infrastructures a besoin, pour exister pleinement, de l'éclat du soleil et de la vitalité des foules en mouvement. Mais pour le piéton qui circule à la nuit tombée entre le rêve de béton de Ricardo Bofill et la masse labyrinthique du centre commercial, l'impression produite est plutôt celle d'une lourde hostilité, renforcée encore, plutôt que combattue, par l'apparition, au pied de la muraille quasi-féodale, d'un minuscule jardin d'enfants.

 Un indéniable
dynamisme,
un trafic qui explose

Noisy-le-Grand côté face, c'est un noeud de transit entre Paris et la grande banlieue est. La ville est desservie par deux gares sur la ligne A du RER : celle du Mont-d'Est et celle du Champy. Un quartier plus excentré est aussi desservi par la station de Bry-sur-Marne. Mais c'est la gare de Noisy-le-Grand-Mont-d'Est qui supporte la plus grande pression en termes de trafic. Deuxième station la plus fréquentée sur cette branche du RER A après Val-de-Fontenay, elle voit passer quotidiennement 25.000 voyageurs, et jusqu'à 18 trains par heure en période de pointe.

Cette portion nord-est de la ligne qui court jusqu'à Marne-la-Vallée-Chessy est celle qui a connu, au cours des dernières années, la plus forte augmentation de trafic après la zone centrale de Paris : +36% de trafic entrant entre 1997 et 2006. Et dans ce secteur où la demande de transports explose, Noisy-le-Grand ne fait pas exception. D'où un projet de grande ampleur visant à transformer l'actuelle gare, unanimement qualifiée de vétuste, en pôle multimodal doté d'une nouvelle gare routière et destiné à accueillir, à terme, la ligne de bus Trans-Val-de-Marne et le projet de Tangentielle Nord, ligne ferroviaire qui devrait relier Sartrouville à Noisy-le-Sec.

Noisy-le-Grand, c'est aussi un centre d'affaires reconnu, 2300 entreprises dont des grands noms comme IBM et qui totalisent plus de 2500 emplois, une annexe du ministère des Finances, et des écoles prestigieuses : l'école nationale Louis Lumière (cinéma, professions de l'image et du son), ou encore, toujours dans le domaine de l'image, l'école des Gobelins. Un lycée international, dont la mairie espère faire un argument pour séduire les cadres de grandes entreprises cherchant à scolariser leurs enfants, doit également ouvrir d'ici 2015 et faire pendant (et non pas concurrence, jure-t-on à la mairie) à celui de Saint-Germain-en-Laye.

 Délinquance
et projets avortés

Comment vit-on à Noisy-le-Grand ? Plutôt bien, s'il faut en croire les études régulièrement menées sur le sujet ; ce que confirment, au gré des rues, de nombreux Noiséens. Si les choix architecturaux et urbanistiques des années 60-70 continuent à diviser aujourd'hui, la verdure des bords de Marne, face au port de plaisance de Neuilly, compense beaucoup de choses.

Mais l'époque où les villes sortaient de terre est révolue. En témoigne la zone de bureaux qui devait être construite dans les années 90 et pour laquelle une ligne de métro était prévue. Aucun bureau ne vit le jour, et la ligne construite par la RATP, qui n'attendait plus que les voyageurs, fut purement et simplement murée. Elle espère encore sous terre une résurrection d'autant plus hypothétique que sa technique révolutionnaire, inspirée des remontées mécaniques (3) et mise en oeuvre avec succès au Parc des expositions de Villepinte, s'est avérée depuis inadaptée pour les transports sur des distances supérieures au kilomètre. En témoigne encore le projet de ZAC du Clos aux Biches, en butte à l'opposition de nombreux riverains, retardé à plusieurs reprises et aujourd'hui placé en état d'hibernation.

La ville a aussi connu la crise, jusqu'à se retrouver, dans les années 90, en position de sixième commune la plus endettée de France. Elle a dû revoir ses priorités, repenser une identité préfabriquée, hautement sensible à l'usure du temps. La délinquance s'est invitée à l'ombre des bâtiments monumentaux et le long du tracé du RER - l'un des exemples les plus récents étant l'agression, au mois de janvier à la sortie de la gare, de deux convoyeurs de fonds. Noisy-le-Grand a aussi connu plus que son quota d'émeutes en 2005, avec notamment l'incendie du gymnase de la Butte-Verte. Des problèmes que la mairie ne nie pas, même si elle réfute tout phénomène de bande et s'attache à démontrer qu'au-delà d'un ressenti largement influencé par les images véhiculées sur le "9-3", il n'y a pas plus de violence à Noisy-le-Grand que dans n'importe quelle ville moyenne.

 Le Paris multipolaire reste encore à inventer

Que reste-t-il alors du mythe de la ville nouvelle ? Un indéniable dynamisme, très loin du cliché de la ville-dortoir ; mais il y a fallu de nombreux compromis. Une vue panoramique et animée de Noisy-le-Grand, filmée en accéléré sur les quarante dernières années, montrerait tout d'abord la poussée d'une ville-champignon. Mais aussi, plus récemment, la laborieuse refonte d'une "vieille ville" longtemps négligée au profit du quartier d'affaires : plus, ou peu, d'immeubles datant de plus de quelques décennies, et des bâtiments volontairement limités à quatre étages. Du village essentiellement agricole qu'était encore Noisy au début du XXe siècle, la ville nouvelle n'a laissé que des noms de rues. Mais elle a grandi en quartiers hétérogènes, aux identités disparates. Et aujourd'hui, c'est plutôt sur un "coeur de ville" revitalisé, à l'esprit bien éloigné des masses de béton du quartier du Mont-d'Est, que la municipalité met l'accent.

A sa manière, l'actuel projet de Schéma directeur de la région Ile-de-France (SDRIF) prend acte du démenti parfois cruel que les années ont apporté aux grandes ambitions de la Datar (4). La ville nouvelle de Marne-la-Vallée, avec son centre  économique constitué par Noisy-le-Grand, devait équilibrer le développement de Paris : plus de quarante ans après ses débuts, le projet reste en devenir. Si nombre de voyageurs viennent travailler depuis Paris, Noisy n'a pas contrebalancé les vastes mouvements pendulaires qui précipitent chaque jour sur la ligne A du RER, à travers un centre de Paris proche de la saturation, des centaines de milliers de voyageurs vers les bassins d'emplois mieux pourvus de l'Ouest parisien et de la Défense. Sur les cartes du SDRIF, Noisy-le-Grand apparaît comme un pôle tertiaire "à développer", au coeur d'un triangle décrété "secteur d'implantation de bureaux prioritaire" qui pointe, à l'Est, jusqu'à Meaux.

Le volontarisme affiché par la mairie est sur la même ligne que les projets de développement prônés par le conseil régional. Mais tout ceci se heurte à la pression urbaine déjà existante et à d'indéniables barrières financières : en période de crise, les fonds publics sont aussi difficiles à trouver pour ces grands projets urbains que les investisseurs privés. Si contrairement à d'autres, Noisy-le-Grand a échappé à l'écueil de la ville-dortoir, malgré les efforts fournis et les sacrifices consentis, la grande ambition d'un Paris multipolaire reste encore à réaliser.
 
 
1) Brazil (1985) film britannique réalisé par Terry Gilliam. Avec Jonathan Pryce, Robert De Niro, Ian Richardson
2) A mort l'arbitre (1984) film français de Jean-Pierre Mocky. Avec Michel Serrault, Eddy Mitchell, Carole Laure
3) Le système SK, du nom de ses inventeurs, Soulé et Kermadec
4) Datar : Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale. Elle pilota les projets de villes nouvelles, pendant qu'au niveau régional Paul Delouvrier, délégué général au District de la Région de Paris, était chargé d'élaborer le premier Schéma Directeur d'Aménagement et d'Urbanisme de la Région Parisienne (SDAURP). Aujourd'hui disparue, la Datar a été remplacée par la Délégation interministérielle à l'aménagement et à la compétitivité des territoires (DIACT).

 Par Franck LEFEBVRE

 
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