Internet, "un appel d'air de la gratuité"

Par Christophe ABRIC , le 05 mars 2001 à 02h46 , mis à jour le 05 mars 2001 à 03h07

Napster est symptomatique d'un Internet "royaume du gratuit", une zone de non-droit, une sorte de Lichtenstein virtuel. On considère encore le web comme un endroit où l'on peut échanger toutes sortes de choses gratuitement. Danielle Rapaport, sociologue de la consommation, évoque avec nous ce lien ténu entre Internet et gratuité.

Gratuit ! © INTERNE

Tf1 .fr : Le développement d'Internet a-t-il fait naître un nouveau rapport au gratuit ?

Danielle Rapaport : Oui, pour trois raisons. Internet est d'abord parti d'une philosophie de la gratuité, comme une aire qui échappe au "tout consommatoire". Cette philosophie s'est nourrie du mythe de l'internaute futé, dont on valorise l'habileté à dénicher des produits ou des informations rares et à obtenir gratuitement des services ou des biens normalement payants.

Ce comportement est aussi aidé par le fantasme d'un accès universel. On peut accéder à tout, personne ne peut nous en empêcher, d'autant plus que les lois sont encore floues.

Enfin, beaucoup d'internautes cultivent une philosophie du partage et de la communauté de goût. Sur Internet, on peut échanger, dénicher des produits introuvables. Beaucoup d'internautes que j'ai interrogés m'expliquent que s'ils passent tant de temps à télécharger des morceaux de musique sur Napster, ce n'est "pas tant pour le fric que pour la rareté".

Tf1.fr : Mais une frange importante des utilisateurs de Napster télécharge des musiques disponibles et populaires, des albums entiers d'Eminem ou Jennifer Lopez…

Danielle Rapaport : Certes. Mais il ne faut pas oublier que la plupart des utilisateurs de Napster sont des jeunes, des adolescents qui n'ont pas les moyens de s'acheter beaucoup de disques. Beaucoup dénoncent d'ailleurs le prix excessif des disques, et accusent les maisons de disque de les voler. Pour eux, cet argent ne va pas aux artistes, et ils expliquent que si les disques étaient moins chers, ils téléchargeraient moins de morceaux sur Napster. Il y a là-dedans une attitude assez revancharde.

Tf1.fr : Contre les seules majors ?

Danielle Rapaport : Surtout contre les majors, mais aussi contre la société de consommation en général. Les consommateurs sont habitués à payer pour tout. Lorsqu'il s'agit de payer l'eau, beaucoup s'exclament "on va bientôt payer l'air". Napster devient une sorte de brèche, un appel d'air de la gratuité.

Tf1.fr : N'y a-t-il pas un léger sentiment d'être hors-la-loi, un brin de culpabilité ?

Danielle Rapaport : Pas tant que ça. D'abord parce que, comme je vous l'expliquais, il y a un fort sentiment de revanche vis-à-vis de grandes sociétés qui abuseraient des consommateurs. Ensuite parce qu'Internet apparaît encore comme un royaume sans foi ni loi, sans éthique, où tout peut arriver. Lorsque les internautes entendent parler de sites pédophiles, d'enchères sur des objets nazis, ils relativisent leur propre délit. C'est un compromis : "Télécharger un morceau de musique gratuitement, c'est quand même moins grave que tout ce qui se passe sur Internet". Et puis, c'est un exutoire : cet aspect est loin d'être négligeable. C'est comme monter dans un bus sans payer son ticket, une petite fraude qui peut tenter n'importe qui. En cela, Internet est encore considéré comme un service public.

Tf1.fr : Pensez-vous qu'un Napster payant peut fonctionner ? Les gens peuvent-ils abandonner le gratuit ?

Danielle Rapaport : La philosophie à la base d'Internet, et a fortiori de Napster, valorise le côté futé de l'Internaute. Il y aura donc toujours l'envie d'éviter de payer, de contourner la sécurisation, etc… Néanmoins, il risque d'y avoir une fracture entre les néophytes et les experts. Certains seront prêts à payer, mais les personnes que j'ai interrogées parlent d'un abonnement souple à prix très modeste.

Par Christophe ABRIC le 05 mars 2001 à 02:46
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