Pascal Nègre : ''le consommateur n'est pas un ennemi''

Par Christophe ABRIC, le 18 février 2003 à 18h42 , mis à jour le 17 février 2003 à 21h10

Pascal Nègre, président d'Universal Music France, est en Europe le héraut de la lutte contre le piratage. Il a répondu à nos questions : dans une première partie, il parle du prix des disques, de l'état du marché et de la copie privée.

Pascal Nègre Universal © INTERNE
  • L'ETAT DU MARCHE DU DISQUE

La France est l'un des seuls pays où le marché du disque finit l'année 2002 sur un bilan positif. Cette situation est-elle due aux seules spécificités du marché français ?
Oui : 62% des disques vendus en France sont produits localement, contre 20% en Allemagne, où le marché est en plein marasme. Ayant beaucoup investi sur les catalogues locaux, nous sommes plus proches des attentes des consommateurs : à succès égal, un disque français vend deux fois plus qu'un disque américain.
Ensuite, nos dix meilleures ventes sont des disques qui s'adressent surtout à un public de jeunes adultes (comme Bruel) ou au moins de 15 ans (Star Academy). Dans nos dix meilleures ventes, pas un album ne s'adresse à la population qui télécharge, les adolescents.
Nous devrions donc moins souffrir du téléchargement. Mais quand on voit certains albums perdre dix à vingt places en quelques semaines, on se demande s'ils ont encore du sens, économiquement, pour la maison de disques.

Considérez vous le piratage seul responsable des mauvais chiffres ?
Oui. Je veux bien croire que le marché n'est pas bon. Mais quand la chute se produit sur tous les marchés, c'est qu'il y a un problème de fond. D'autant plus que le disque est généralement insensible aux crises économiques.

  • LE PRIX DES DISQUES

"Je n'ai pas le sentiment que les maisons de disques roulent sur l'or"
Votre équivalent australien (l'ARIA) explique la chute non seulement par le piratage mais aussi par la situation économique et la concurrence d'autres produits sur le marché des loisirs. Qu'en pensez-vous ?
L'offre loisir est certes plus forte qu'avant. Mais on n'a jamais autant consommé de musique dans le monde. Et on ne l'a jamais aussi peu payée. Un disque, ce serait cher pour un gamin ? Mais quand il veut sa paire de Nike, il n'hésite pas à la payer 100 euros. Cette paire de baskets, il ne pourra jamais la télécharger, et il ne trouve pas ça cher. Alors que ce n'est qu'un bout de caoutchouc qui finira à la poubelle parce que le modèle ne sera plus à la mode. La musique, il peut la copier. Ça semble facile.

Les consommateurs plaident généralement pour une baisse significative du prix des disques. En réponse, les acteurs évoquent la baisse attendue de la TVA. N'y a-t-il pas d'autres moyens de réduire le prix ?
Si on baisse la TVA, le prix baissera : les nouveautés seront à moins de 15 euros. Mais soyons clairs, baisser les prix, c'est détruire nos marges : elles nous permettent d'investir à perte sur de nouveaux talents. C'est ce que l'internaute ne veut pas entendre. Il faut faire 100.000 albums pour arriver au point mort. Je sors 1.500 disques par an, ce ne sont pas 1.500 disques d'or.

La marge générée par les disques qui vendent bien ou les fonds de catalogue nous servent à financer les nouveaux artistes sur lesquels, à 90%, on va perdre de l'argent. C'est le prix de la diversité culturelle.
En plus, les compagnies de disques ne vont pas très bien : je n'ai pas le sentiment qu'on roule sur l'or. Et si on regarde tout le catalogue, le prix moyen des disques vendus est à moins de 15 €...


  • LA COPIE PRIVEE

Vous voulez limiter la copie privée à une copie unique avec qualité altérée, pourquoi ?
On a vendu 130 millions d'albums l'an dernier, et dans le même temps, il s'est vendu 300 millions de disques vierges. L'argument des entreprises qui 

"Je ne veux pas que le consommateur ne puisse pas lire un disque sur son PC"
achètent la moitié des disques est totalement faux. 80% des CD vierges achetés sont utilisés pour mettre de la musique dessus.
Alors, certes, le consommateur n'est pas un ennemi, il a la gentillesse de m'acheter des disques. Mais il faut raison garder. Ma démarche, c'est de dire que je comprends qu'on ait besoin de faire une copie, mais pas cinq, comme me le demandent les fous furieux de Que Choisir.

Universal Music France n'a pas, jusqu'ici, protégé ses disques contre la copie...
Non, parce que je considère que les systèmes sortis jusqu'alors ne présentaient que des inconvénients, aucun avantage. Je ne veux pas que le consommateur ne puisse pas lire un disque sur son PC. Je veux qu'il dispose de la souplesse pour le mettre sur son iPod, sans pour autant le copier à l'infini.

En octobre 2000, vous déclariez "dans cinq ans, on parlera du mp3 comme du 78 tours". A mi-chemin, il est toujours aussi fort, et se trouve au cœur des innovations techniques et de la stratégie commerciale des fabricants d'électronique.
Les formats numériques protégés qui permettront ce dont je vous parle ne sont pas du mp3. Et il reste deux ans et demi....

Une redevance sur les supports vierges a rapporté 150 millions d'euros en 2002. Ne perdrait-elle pas tout son sens si la copie était interdite ?
Elle est bien faite, elle est en fonction des supports vendus. Moins de redevance, ça veut aussi dire moins de copie.

L'ADAMI (qui gère les droits de sinterprètes) s'est officiellement opposée à "toute volonté de dégrader la reproduction privée", car "la rémunération permet la juste rémunération des artistes interprètes".
Il serait important que l'ADAMI, avant de penser à son intérêt personnel (faire rentrer de l'argent grâce à la copie privée), pense à celui de ses ayants droits. Les artistes préfèrent vendre deux fois plus de disques et toucher moins de copie privée.

Par Christophe ABRIC le 18 février 2003 à 18:42
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