
tf1.fr : Comment expliquez-vous le vote des députés, le 21 décembre dernier, ouvrant la voie à la licence globale, c'est-à-dire d'un système où l'internaute paye mensuellement un forfait pour télécharger librement musique et films ?
J.-F. L : Nous avons été surpris de voir comment ont prospéré les arguments les plus démagogiques et ignorants des réalités des industries culturelles, y compris parmi des parlementaires qui estiment, manifestement à tort, maîtriser le sujet. Il y a manifestement une vraie méconnaissance des enjeux et des modes de financement de la création en France, et nous allons mettre à profit l'interruption des débats pour faire de la pédagogie, et expliquer concrètement aux parlementaires et responsables politiques comment ils vont tuer la création en maintenant un dispositif de licence globale. Nous espérons qu'ils sauront écouter et comprendre ces arguments.
tf1.fr : Pouvez-vous nous rappeler le fonctionnement de la production cinématographique en France ?
J.-F. L. : La production repose sur le préfinancement des œuvres, que les professionnels et les pouvoirs publics ont organisé notamment grâce à un cycle d'exploitations successives, défini média par média et organisé dans le temps, qui permet à chacun d'en espérer une rentabilité pendant sa période d'exclusivité. C'est ce qu'on appelle la chronologie des médias. Le producteur indépendant prévend le film sur scénario, chaque support d'exploitation investissant par anticipation sur ses recettes d'exploitation futures. Les sommes ainsi récoltées permettent le financement du film, et garantissent en grande part la prise en charge du coût de production par le producteur.
tf1.fr : Prenons l'hypothèse d'une adoption définitive de la licence globale. L'industrie du cinéma française peut-elle y faire face ?
J.-F. L. : La création indépendante qui représente plus des trois quarts de l'offre cinématographique française, serait touchée au premier chef par ce mécanisme destructeur, car elle n'a pas, à la différence des "majors", les moyens économiques d'attendre l'éventuel retour sur investissement, même minime, proposé par la licence globale. Les producteurs indépendants doivent en effet compléter leur apport en fonds propres par des financements de nombreux partenaires.
tf1.fr : Proposez-vous l'interdiction totale du peer-to-peer ? Est-ce que la mise à disposition de biens culturels sur Internet doit se limiter à la vidéo à la demande (VoD) et aux magasins de téléchargement en ligne de type "iTunes" ?
J.-F. L. : Le formidable outil de diffusion des œuvres culturelles que constitue Internet ne sera une opportunité pour la création indépendante et le consommateur que s'il passe par le développement d'une véritable offre légale sur Internet. Les professionnels du cinéma ont d'ailleurs récemment signé avec les fournisseurs d'accès à Internet et les chaines TV un accord sur le "cinéma en ligne". La diffusion numérique des œuvres pourrait très bien reposer sur la "superdistribution" que permet le P2P, mais dans un cadre exclusivement légal, permettant l'indispensable rémunération de ceux qui ont contribué à la création de ces œuvres, et en vivent. L'utilisation de logiciels P2P pour distribuer les offres légales permettrait notamment d'abaisser de façon importante les coûts de bande passante des opérateurs de VOD, et donc de baisser le prix final au consommateur.
tf1.fr : Défendez-vous le système de riposte graduée ? Considérez-vous qu'une peine de prison est crédible ?
J.-F. L. : Le développement des offres légales de cinéma en ligne passe parallèlement, et de façon indispensable, par une lutte vraiment efficace contre la piraterie de masse, en créant un nouveau cadre législatif dans une approche délibérément pédagogique et mesurée. Contrairement à ce qui a pu être dit sur le sujet, l'approche graduée est précisément une alternative proportionnelle et progressive aux dispositions pénales existantes en matière de contrefaçon, qui intègre une dimension pédagogique préalalable. On peut la considérer comme une forme de dépénalisation pour le "simple" téléchargeur, mais elle a vocation à être appliquée à tous, et donc à enrayer le phénomène du piratage, destructeur pour la création.
tf1.fr : Les internautes font souvent un parallèle entre la licence légale et les cartes d'abonnement de cinéma (UGC ou MK2-Gaumont). Est-ce transposable ?
J.-F.L. : Ce n'est pas du tout la même chose ! Les cartes illimitées correspondent à un choix commercial des certains opérateurs privés, qui n'a rien à voir avec une sorte de collectivisation de la culture que propose la licence légale. D'ailleurs, les auteurs, artistes et producteurs des films perçoivent quand même une rémunération proportionnelle aux entrées effectuées grâce à une carte d'abonnement (l'équivalent d'une entrée à 5 €). C'est ensuite à l'émetteur de la carte de déterminer son équilibre économique, entre les gros consommateurs de films, et ceux qui n'y vont qu'une ou deux fois par mois. Si Itunes veut faire un forfait pour ses clients, il le peut. D'ailleurs l'accord sur le "Cinéma à la demande" récemment signé entre les professionnels du Cinéma, les FAI et les chaînes de télévision prévoit les conditions de telles offres par abonnement.
(1) producteur et president de la Chambre Syndicale des Producteurs de Films.
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