La rémunération pour copie privée est-elle abusive?Pourquoi un Français qui achète un DVD vierge acquitte une "taxe" de 1,10 euros alors qu'un Allemand ne paie pour le même DVD que moins de 20 centimes d'euros? La réponse s'appelle la "rémunération pour copie privée". Ce nom barbare ne vous dit peut-être rien, pourtant, vous l'avez probablement déjà payée plusieurs fois.
Cette "taxe" frappe tous les supports vierges pouvant contenir des œuvres culturelles vendus en France : CD et DVD inscriptibles, par exemple, mais également iPod et autres lecteurs MP3, et même bientôt les clé USB et disques durs externes. Depuis plus de vingt ans, elle est censée dédommager les "ayants droit" (artistes, producteurs, interprètes...) pour la copie de leurs œuvres sur un support autre que celui acquis à la base. Par exemple, d'un CD vers un iPod ou d'un DVD vers un DVD vierge.
Consommateurs et distributeurs lésés
Mais le consommateur n'est pas la seule victime de ce système : cette situation provoque des effets économiques néfastes pour les distributeurs. En 2005, il s'est ainsi vendu selon des estimations près de 22 millions de DVD vierges dans l'Hexagone contre près de 175 millions en Allemagne.
A la demande d'un cabinet d'avocats, derrière lequel on devine ces intérêts hostiles à la rémunération, le professeur Georges Decocq, vice-doyen de la faculté de Droit de Paris 12, s'est penché sur le sujet. Au terme d'un "mémorandum" d'une vingtaine de pages que s'est procuré en exclusivité LCI.fr, la sentence de ce spécialiste du droit communautaire est sans appel. Il conclut à un "abus de position dominante" contraire au droit européen de la concurrence.
"Indice d'exploitation abusive"
Un telle différence de prix constitue pour Georges Decocq un "indice d'exploitation abusive d'une position dominante" par les acteurs qui touchent cette rémunération en France. Il s'agit de la SORECOP pour les supports sonores et de COPIE FRANCE pour les supports audiovisuels. Ces entreprises regroupent les sociétés d'auteurs, interprètes et producteurs dont les plus connues sont la SACEM, la SACD, et l'ADAMI. Selon le rapport, elles sont en situation de monopole, car seules à percevoir les droits.
Lorsqu'on leur reproche le niveau de la "taxe", les associations rétorquent que "c'est l'Etat qui en fixe le prix via une commission indépendante, nous ne faisons que la percevoir". Un argument qui pourrait ne pas suffire à la Cour de justice européenne.
Une commission opaque
C'est tout l'intérêt du rapport de Georges Decocq qui se penche sur le fonctionnement de la commission "copié privée" dont les procès verbaux demeurent secrets. Cette commission est censée représenter un "équilibre d'intérêts particuliers" : les "ayants droit", qui perçoivent la taxe, y occupent la moitié des sièges; importateurs, fabricants et consommateurs, qui la subissent, l'autre moitié. Un représentant de l'Etat la préside.
Tout le problème est que les acteurs n'ont pas le même intérêt à se défendre. Les fabricants ne se mobilisent pas outre mesure car peu leur importe qu'un CD soit vendu en France ou en Allemagne. Les associations de consommateurs (UFC- Que Choisir, CLCV) - qui se retrouvent donc souvent en minorité - ont déjà claqué la porte à plusieurs reprises et pratiquent régulièrement la politique de la chaise vide. "Les créanciers, c'est-à-dire, ceux qui perçoivent les droits décident donc pour tout le monde au grand dépens du consommateur", commente Georges Decocq pour LCI.fr.
Sans compter que les distributeurs français, qui ne siègent pas à la commission, sont les grands oubliés de ce système. Ils subissent de plein fouet cette exception française, surtout depuis l'avènement du e-commerce qui permet aux consommateurs d'acheter en quelques clics leur CD et DVD vierges ailleurs en Europe.
Bruxelles tranchera
"COPIE FRANCE et la SORECOP bénéficient chacune d'un monopole qui les constitue en position dominante (...) et le prix excessif qu'elles perçoivent est fixé par une entente" conclut Georges Decocq de ses observations. Si la Commission européenne s'empare du dossier et suit sa logique, tout le système de la rémunération pour copie privée en France sera à revoir.
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