L'avenir des blogs dans les mains de la justice française

Par Matthieu DURAND, le 18 mars 2008 à 15h37 , mis à jour le 25 mars 2008 à 10h03

L'avocat d'Olivier Martinez attaque un blogueur accusé d'avoir mis en ligne un lien vers un blog évoquant la vie privée de son client. Les internautes sont en effervescence.

press-citron blogPresse-citron.net est l'un des tous premiers blogs français, selon le classement Wikio. © DR

L'avenir du web 2.0 en France pourrait se jouer mercredi au tribunal de grande instance de Nanterre, en région parisienne. Eric Dupin, l'un des blogueurs les plus influents du moment, est assigné en référé par un cabinet d'avocats parisiens représentant les intérêts d'Olivier Martinez.

Motif : le blogueur a mis en ligne un lien vers un blog qui évoquait la vie privée de l'acteur. Pour ce "grave préjudice", à la suite duquel le plaignant est "particulièrement choqué, blessé (...)", le cabinet réclame près de 35.000 euros de dommages et intérêts à Eric Dupin, explique ce dernier sur son blog, Presse-Citron.net (1).

"Le lien est paru sur Fuzz.fr, un agrégateur de liens que j'ai créé et dont le contenu est proposé par les internautes", précise Eric Dupin à LCI.fr. Entre 100 et 150 liens sont ainsi mis en ligne chaque jour et les utilisateurs votent pour les liens qu'ils apprécient - et donc les articles vers lesquels ils mènent. "En janvier dernier, un internaute a publié un lien sur la vie privée de cet acteur, renvoyant vers un article dans un blog people bidon, poursuit le blogueur. L'info a dû être vue par quelques dizaines de personnes au maximum. Et c'est pour ce lien que je suis poursuivi."

Liberté et vie privée

"Quel que soit le support - papier, télévision, multimédia... -, vous avez une liberté d'expression mais elle est soumise à des règles légales, notamment au respect de la vie privée et du droit à l'image, souligne à LCI.fr Me Emmanuel Asmar, avocat de l'acteur. Dès lors que vous publiez une information, votre responsabilité est engagée." "Tout le monde a le droit au respect de la vie privée, internet n'est pas une zone de non-droit", souscrit le blogueur. Et de dénoncer les "sites d'infos people faits à la va-vite, pour gagner de l'argent".

Toutefois, Eric Dupin met en avant sa simple qualité d'hébergeur et non d'éditeur, ni de modérateur, ce qui, selon l'article 6 de la Loi sur la confiance dans l'économie numérique, le dédouane de toute responsabilité sur les liens proposés par les internautes. "A partir du moment où le tri [des liens mis en ligne, NDLR] est possible, il y a responsabilité, rétorque Me Asmar. Et ce tri est possible sur Fuzz.fr puisque vous n'y verrez pas de liens renvoyant vers des sites pédophiles ou portant atteinte aux bonnes mœurs. En tout cas, je l'espère !"

"Traînée de poudre"

Evoquant les "20.000 abonnés donc lecteurs plus ou moins actifs" de Fuzz.fr, l'avocat parisien fait remarquer que la mise en ligne d'une information, qu'elle soit vraie ou fausse, "peut se répandre comme une traînée de poudre en 20 minutes sur internet". L'assignation relève par ailleurs que la "société défenderesse [celle d'Eric Dupin, NDLR] n'hésite pas à attiser la curiosité du public (...) et ce, dans le seul objectif d'accroître son chiffre d'affaire". Réponse de l'intéressé : "Fuzz.fr ne me rapporte quasiment rien !".

Au-delà de l'argumentation juridique, le blogueur déplore que les avocats de l'acteur n'aient jamais cherché à entrer en contact avec lui avant d'envoyer un huissier pour lui remettre cette assignation. "J'aurais supprimé le lien immédiatement, souligne-t-il. D'ailleurs, je l'ai supprimé et j'ai même fermé Fuzz.fr, pour montrer ma bonne volonté."

Mobilisation 2.0 

Reste le montant des dommages et intérêts demandés : "35.000 euros, cela représente un an de salaire pour moi, lâche Eric Dupin. Si je suis condamné, je m'en relèverai difficilement." C'est "un signe fort", reconnaît Me Asmar : "Nous disons aux internautes : ‘Attention, soyez responsables'" Mais il tempère : si le jugement ouvre des droits à réparations, leur "montant est soumis à la sagesse et à l'appréciation du tribunal qui prendra en compte le préjudice, le trafic de Fuzz.fr et, évidemment, la situation économique du défendeur". Traduction : les représentants de l'acteur ne cherchent pas à s'acharner financièrement sur le blogueur. "Nous n'avons pas la prétention d'être des redresseurs de tort, ni vocation à devenir une police [du web, NDLR]", assure l'avocat, réfutant de vouloir faire un exemple à travers le cas d'Eric Dupin.

Ce n'est pas le sentiment de nombreux internautes qui se sont mobilisés en faveur du blogueur. Entre soutien, conseils, colère et appel au boycott de l'acteur, plus de 170 sites ont relayé l'information. Une page spéciale s'est même ouverte sur FaceBook. "Tout le monde n'attend que ça, de savoir qui m'attaque, pointe le blogueur. Bien que rien ne me l'interdisait légalement, je n'ai pas voulu révéler tout de suite le nom de l'acteur." La révélation est finalement intervenue la veille de l'audience. "Si le fait de défendre le droit à la vie privée génère un boycott, que voulez-vous y faire ?", soupire Me Asmar, qui regrette que son action puisse être mal vécue par les internautes.

"Avec ce procès, un curseur [sur la liberté d'expression sur internet, NDLR] est en train de se mettre en place", affirme pour sa part Me Gérald Sadde, l'avocat d'Eric Dupin. Si la justice tranche en faveur de l'acteur, "tout le web communautaire français sera touché, estime-t-il. On va prendre du retard vis-à-vis des autres pays. Cela va être délétère pour le milieu des affaires et du net." Après "l'affaire Dahan" (2), le cas Fuzz.fr pourrait bien dessiner le paysage futur du web 2.0 à la française.
 
(1) D'autres sites auraient également été assignés devant la justice pour les mêmes motifs, selon une de nos sources.
(2) Le 28 février dernier, le tribunal de grande instance de Nanterre a condamné le site lespipoles.com pour un lien renvoyant sur le site internet de Gala dans lequel il était question de la vie privée d'Olivier Dahan, le réalisateur de La Môme. Le cinéaste était également défendu par le cabinet Asmar & Assayag.

Par Matthieu DURAND le 18 mars 2008 à 15:37
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35 Commentaires

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  • De neri, le 25/03/2008 à 23h12

    Il était temps que certains réagissent les blogs maintenant écrivent n'importe quoi sur n'importe qui en serrant la vice il y aura moins d'abus.

  • Citoyen, le 19/03/2008 à 19h25

    Je suis pour des sanctions envers tout ce qui touche à la vie privée ... et contre tout ceux qui INSULTENT au travers de leur "bla-bla" pardon leur blog ou messages sur forum les hommes publiques de droite ou de gauche ! Il faut IMPERATIVEMENT que les forums ou autres "sites" internet INTERDISENT et poursuivent TOUT CEUX QUI PORTENT ATTEINTE à quiconque ! Que les journalistes ARRETENT de "blasphémer" sur les hommes politiques uniquement ceux de droite comme par hasard ! Qu'ils soient soumis aux mêmes règles ! La démocratie est à ce prix, n'en déplaise à la gauche ! La délation doit être légale dans ce cas !

  • Fred, le 19/03/2008 à 17h37

    On s'habitue a être tous spectateurs de la vie sans intérêt des autres...

  • Julien perez, le 19/03/2008 à 17h24

    Le lien en question est disponible sur GOOGLE / MSN / YAHOO etc.. pourquoi ne pas attaquer également ces entreprises apres tout elles aussi peuvent modérer les liens disponibles. auriez vous peur de ces gros poissons et de leur miriades d'avocats ?

  • Lou, le 19/03/2008 à 16h52

    La liberté d'expression ne rime pas avec salir. Cette expression là ne peut en conséquence rimer avec l'Information. Alors bien sur, certains cabinets sont spécialisés pour faire la traque du n'importe quoi. C'est de bonne guerre ... En revanche, personne ne se penche sur ces sites crapuleux de démarques, de soldes.... La oui indignez vous que la justice fasse rien pour les fermer car vous, vos enfants ou vos proches pouvez vous faire avoir et vous retrouver à payer des amendes au TP pour contrefaçon alors qu'en toute bonne foi vous pensiez faire une affaire.

  • Henrick Kac, le 19/03/2008 à 16h13

    Bonjour, Excellent article qui met parfaitement le doigt sur les risques de dérive et de purge à grande échelle du Web 2.0 français. Nous, acteurs de cette jeune industrie, réclamons un cadre juridique clair sur la responsabilité des différents intervenants de la chaine de publication Web. En effet, comment faire pour filtrer des millions de liens lorsque nous sommes un moteur de recherche de blogs ? Ces systèmes sont automatisés, va t-on nous intenter des procès à chaque lien litigieux ? Nous ne sommes pas les auteurs des liens ! Pourquoi ne pas délimiter la responsabilité entre le site et l'auteur du contenu litigieux ? Pourquoi ne pas trouver un mode opératoire où la personne atteinte par un lien ne demanderait tout simplement pas le retrait du lien incriminé par voie normale ? Pourquoi recourir directement à des procès démesurés par rapport aux moyens de ces sites ? Autant de questions qui si elles ne sont pas prises en compte vont atteindre de plein fouet un secteur économique d'avenir et permettant à la France de rester dans la compétition mondiale. Va t-on devoir délocaliser notre service ? Henrick Kac Cofondateur de http:/www.blogdimension.com, le moteur de recherche Web 2.0 "made in France" !

  • Laure, le 19/03/2008 à 12h44

    Liberté, égalité, fraternité ! Vive la France ! Non je rigole, ah ah ah !!!

  • Korrigan, le 19/03/2008 à 12h04

    Je suis pour la liberté d'expression . Et "punir" quelqu'un pour une faute aussi minime , d'un an de salaire c'est le condamner à vie Quand sera-t-on sûr que notre liberté d'expression ne sera plus bafouée ?

  • Axelle, le 19/03/2008 à 10h08

    Bonjour,d'accord avec Mimi. La liberté d'expression est un droit qui devrait être inaliénable. Sans liberté d'expression, la démocratie n'existe plus. Sommes-nous devenus un état dictatorial ? Actuellement le net est LE seul contre-pouvoir médiatique indépendant. Avec la suppression de la pub à la télé, le gouvernement sera le payeur donc le décideur pour toutes les chaînes publiques, et il sera relativement facile de museler les chaînes privées en les menaçant de fermeture. En revanche les petits blogueurs sont nombreux donc plus difficiles à faire taire. Il faudrait faire quelque chose en faveur de la liberté d'expression.

  • Laurent, le 19/03/2008 à 09h44

    Vous avez raison : Eric (et moi-même)faisons partit des 27 sites assignés par le même cabinet d'avocats (à la vue du constat d'huissier qui a constaté à le demande du plaignant la prsence de la news incriminée).

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