La "petite" industrie du disque n'attend rien de la loi

Par Henri SECKEL, le 18 juin 2008 à 16h43 , mis à jour le 19 juin 2008 à 11h49

Alors que Christine Albanel présentait mercredi matin sa loi anti-piratage, LCI.fr a rencontré des "petits" acteurs de l'industrie de la musique : un "petit" groupe, un "petit" label, et un "petit" disquaire. Leurs visions de l'avenir divergent, mais un point met tout le monde d'accord : une loi anti-piratage ne servira à rien.

desrives telechargement piratageStéphane Rives © Jérémy SUYKER
 
"Vers des albums sponsorisés"

Stéphane Rives, bassiste du groupe "Desrives"
"Pour les petits artistes, comme mon groupe, Internet est une incroyable fenêtre médiatique. Jusqu'à présent, les maisons de disques faisaient la pluie et le beau temps. Maintenant, les artistes qui explosent sur Internet ont un lien direct avec le public. Les maisons de disque n'ont pas la main sur le buzz que génère le web. Et ça, c'est favorable aux petits artistes. De plus en plus, la musique va se dématérialiser, et devenir gratuite, dans les 10 ans. Le CD va mourir. Allez, dans 5 ans, il n'y a plus de CD. Les majors n'ont rien compris, elles sont encore dans un vieux modèle économique.
 
Désormais, les artistes vont devoir convaincre des sponsors d'investir dans la musique, de faire leur marketing, de cultiver leur réseau. Il faut accepter l'idée que tes albums soient sponsorisés. Aux Etats-Unis c'est parti, les artistes s'adossent à une marque, et ça ne choque personne. C'est un autre modèle économique. Ça ne veut pas dire pour autant que ça dénature la philosophie de l'artiste. A l'avenir, il serait tout à fait possible que je puisse développer mon album parce que je serais soutenu financièrement par une marque.

C'est une connerie de vouloir lutter contre le téléchargement. De toutes manières, ça existe, il faut l'accepter. Avec la loi anti-piratage, j'ai le sentiment qu'on essaie de se raccrocher aux dernières branches. Comme modèle pour l'avenir, j'imagine une forme d'abonnement global. Par exemple, grâce à ton abonnement à Free, tu auras Internet, télé, téléphone, radio, et tu téléchargeras la musique que tu veux."

"Le grand retour du vinyle"

Christophe Fiamma, fondateur et directeur du label ABS Bellissima
"Le CD comme on le conçoit aujourd'hui connaît déjà des pertes phénoménales. On se dirige de plus en plus vers de la musique gratuite financée par la pub. Il n'est pas impossible d'en arriver à un modèle de téléchargement gratuit avec passage obligatoire pour l'internaute par un espace publicitaire. Les modèles vont changer. Les entreprises pourraient offrir à leurs clients de la musique en téléchargement plutôt que des stylos ou des ballons. L'entreprise paierait alors le label pour disposer du morceau de son artiste, et le label pourrait ainsi payer l'artiste concerné. Il faut utiliser toutes les possibilités du web.
 
Le modèle économique de la musique de demain n'est pas arrêté, on se pose plein de questions. On peut imaginer de nouveaux supports physiques, comme le CD numérique avec des capacités plus importantes. J'envisage même le grand retour du vinyle pour empêcher le piratage. On assiste déjà à ce phénomène aux Etats-Unis. Mais certains studios n'enregistrent déjà plus sur CD mais font des albums online directement. A terme, les artistes pourraient retrouver une certaine indépendance. Il y a un siècle, les majors n'existaient pas. Les artistes existaient avant les majors.
 
On ne pourra jamais empêcher le piratage. Il me semble que dans "www", un des "w" correspond à "world". Je ne vois pas comment, depuis la France, on va pouvoir lutter contre le piratage, qui est un phénomène mondial. Notre chance, c'est que ce sont surtout des jeunes qui piratent, et que nous avons un catalogue musical qui s'adresse plus à un public plus vieux, qui pratique moins le téléchargement illégal."

 "A un euro, le CD est déjà trop cher"

Philippe Soisson, patron du magasin Croc'o'disc à Paris
"Internet, c'est la fin programmée des disquaires. Ce qui va rester, ce sont les disquaires qui ne vendront plus qu'aux collectionneurs. De mon côté, je ne suis pas résigné. Il y a encore de quoi faire, j'occupe une niche de collectionneurs de vinyles. Le vinyle, c'est 70% de mon chiffre d'affaires. Ce support n'est pas tellement attaqué par le téléchargement. Par contre, tout ce qu'on vend et qu'on peut trouver à la FNAC s'est effrité. J'aurais 15 ans aujourd'hui, si je pouvais avoir l'intégrale des Rolling Stones en deux clics, je ne m'emmerderais pas à claquer 250 euros à la FNAC...

Considérer le téléchargement gratuit comme quelque chose de normal, non. C'est l'évolution, mais elle n'est pas bonne. Il va y avoir des gens sur le carreau. Sans parler des petits commerçants comme moi. Il y a 30 ans, ce n'était pas un problème d'ouvrir une boutique de disques. Aujourd'hui, bon courage.
 
Baisser les prix des cd et les marges des majors ? A mon avis c'est trop tard. Les majors ont énormément profité de l'arrivée du cd. Quand on est passé du vinyle au cd, le prix a presque doublé alors qu'un vinyle coûte plus cher à fabriquer qu'un cd. Aujourd'hui, on voit partout, jusque dans les grandes surfaces, des cd à 5, 6, 7 euros. Mais encore une fois, entre un truc à 0 euro et un truc à 6 euros, je suis ado, je n'ai pas beaucoup d'argent de poche, je prends quand même celui à 0 euro. A un euro, le cd est encore trop cher.
 
Je ne jette pas du tout la pierre aux consommateurs par rapport à ça. Ils bénéficient d'un truc, ils en profitent. Leur en vouloir revient à vendre des Porsche qui roulent à 300 à l'heure et limiter la vitesse à 130 maxi sur l'autoroute. Alors les gens respectent quand même les limitations de vitesse, mais avec des gros coups de bâton, et des radars partout. On ne va quand même pas mettre en prison les gens qui téléchargent illégalement...
 
Je ne pense pas une minute qu'il soit possible de légiférer de manière efficace là-dessus. Ça dépasse très largement les frontières. Le gendarme français peut sortir un bâton mais il n'ira pas bien loin. Couper l'accès à internet alors qu'il y a le wi-fi partout et que l'Etat lui-même installe des bornes dans tous les sens, c'est de la foutaise. Le problème du téléchargement traverse les frontières. Il faudrait une loi internationale. Mais on n'arrive déjà pas à harmoniser la TVA dans le marché commun..."


 
 
Par Henri SECKEL le 18 juin 2008 à 16:43
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12 Commentaires

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  • Richard, le 19/06/2008 à 13h35

    Je suis curieux de savoir par quel miracle les ayants droits vont pouvoir déterminer si un bout de fichier correspond réellement ou pas à une oeuvre protégée. Si ils se basent sur les noms de fichier liés à quelques adresses IP, ca risque d'être sanglant pour pas mal de monde. Récemment il a été prouvé que l'on peut mal informer les serveurs de téléchargement et faire passer une imprimante réseau pour un internaute partageant des fichiers... J'ai surtout l'impression qu'avec cette loi, des moyens alternatifs de partage se mettront en place et que l'industrie lourde du disque n'aura pas gagné grand chose dans l'affaire.

  • Arthur, le 19/06/2008 à 12h43

    J'aide un groupe de musique à se développer. Récemment ce groupe m'a demandé de faire une compil en MP3 et de la diffuser sur Internet gratuitement. Par ailleurs, quand ils gravent leurs propres CD ils paient la taxe de piratage mais ne reçoivent rien en retour ! Mais même avec cette taxe et en petite série ils rentrent dans leurs frais en vendant leurs CD à 10 Euros. Pourquoi sans les taxes et en grande série paie-t-on les CD 15? ? Un autre modèle économique peut très bien exister. Par exemple se faire connaître en diffusant la musique gratuitement et gagner sa vie grace aux concerts, en sonorisant les films, les spectacles, travaillant pour la publicité, se faire sponsoriser par les marques. Cela favorisera les petits musiciens qui travaillent dur. Et les majors ne pourront plus simplement sortir un CD et partir en vacances à St Tropez avec les royalties. De plus pourquoi devrait-on utiliser de CD peu commodes ou les formats propriétaires avec des limitations alors que les technologies simples et efficaces existent déjà ? Encore un peu et on devrait utiliser des vinyls parce qu'ils sont encore plus difficiles à copier !

  • Jean, le 19/06/2008 à 10h06

    Réponse à Christophe Fiamma dans l 'article ci dessus. Dire que la musique sera financée par la pub est la conclusion du livre music 2.0 de 2007. C'est une erreur de dire ça pour 2 raisons : - ce genre d'approche ne concerne que des grosses structures qui peuvent se les payer - c'est une insulte aux musicophile de dire qu'ils ne cherchent pas la muique qu'ils souhaitent entendre. - c'est symptomatique du manque de vision de la plupart des acteurs de l'industrie musicale qui n'y comprennent vraiment rien mais se battent pour que leur bout de viande reste à eux. - c'est symptomatique de la diffisuion actuelle de la musique qui n'est pas une histoire de qualité muiscale mais de décision prise dans les majors. mon avis personnel: elles n'ont que ce qu'elles méritent, et il serait temps qu'elle se cassent la gueule pour faire la place à ceux qui ont vraiment compris ou se trouve l'interêt des musiciens et des musicophile. Et que les gens ne s'inquietent pas, il y aura toiujours des tars ac et pop stars.

  • Johnathan, le 19/06/2008 à 10h00

    En tant que musicien/producteur, celà fait longtemps qu'on ne cherche plus à faire de CD, qui est un format du passé (c'est exactement comme si on vous vendait des cartouche nintendo de 1980 alors que tout le monde a une PS3 - exemple). Internet est une vitrine, et celà ne nous dérange pas de donner des morceaux gratuits: et ceux-ci sont produits en studio, avec producteur etc comme chez une major. Par contre, on a des difficulté pour officialiser nos sorties, puisque la SDRM (sacem) en est toujours au CD (si on veut commercialiser un album, on est obligé de déclarer la fabrication d'un CD, en partenariat avec un fabriquant officiel de CD. Or, on ne souhaite pas fire de CD. Donc, sans CD, pas de collecte des droits en cas de passage radio/discothèque par la sacem, alors même qu'on est membres et que les titres sont déposés. D'autre part, les tentative de lois sur le téléchargement apparaissent souvent comme des mesures prises par les majors pour protéger deux domaine bien à eux: les ventes de supports physique (CD) et l'appropriation des médias en ligne (agrégateurs de contenus, magasins de mp3 en ligne etc). Et oui, car qui à les moyens de payer de la pub et d'assurer une visibilité maximum ? pas nous, les grosses majors seulement. Les productions plus petites - qui ne peuvent payer de la pub et du marketing - perdent alors toute visibilité. Autre chose qui n'a rien a voir avec la musique: comment peut - on couper l'accès pendant un an ? Si cette personne cherche du travail (ou bien travail grace au net) c'est pire qu'une exclusion, c'est un quasi bannissement de la société. En gros: pas mal de musicien sont contre cette loi , contre les cds, contre la mainmise des majors sur le net car celà va conduire à lunifomisation de pas mal de chose (arts, info, pensée...) .

  • Yo, le 19/06/2008 à 09h56

    Enfin que de bon sens dans tous ces propos !

  • Gilles, le 19/06/2008 à 09h31

    Et dire que ces petits acteurs sont bien plus averti et clairvoyant que nos dirigeants... comme d'habitude !

  • Yannick, le 19/06/2008 à 09h21

    Que du vrai dans ces trois commentaires. Une loi qui sert uniquement les intérêts des majors sans faire profiter les petits artistes.Une loi qui est uniquement un complément de la taxe de la copie privé au profit toujours de ces mêmes personnes. Que souhaite t'on faire avec cette loi ? je n y vois qu'un complément pour remplir les poches d'une élite. Que fera cette autorité contre les systèmes d'échanges de fichiers cryptés (déjà existant) Un internet à Deux vitesses (à l'image de notre société !?) ; une surveillance visible pour les riches, un partage discret pour les pauvres.

  • Erwan, le 18/06/2008 à 22h19

    C'est du même niveau que la redevance télé. La France marche à reculons. Il vont finir par vous interdire les télés privé et Internet... sauf pour les riches!

  • Pilouf57, le 18/06/2008 à 21h20

    Pour moi il ne faut pas interdire le téléchargement, ca permet de découvrir nombre d'artistes. De plus quand on achète un album on nous impose un nombre de chanson alors que 2 ou 3 nous plaisent. Enfin quand on aime les artistes on va les voir en concert ce qui est un moyen comme un autre qu'ils vivent aussi de ce métier. Pour les films bien souvent on est passé par la case ciné avant de le vouloir en dvd. Je suis donc pour le téléchargement libre!!

  • Didier, le 18/06/2008 à 19h19

    Eh oui, il n'y a que les gros vendeurs de soupe qui demandent qu'on les arrose .... Il gagnent moins d'argent, non pas à cause du piratage, mais à cause de la daube qu'ils proposent. Personne n'en veut, et ça ne se pirate même pas sur internet. Mais le soit disant piratage est une bonne excuse pour percevoir des subventions qu'on vole aux utilisateurs d'informatique. Les voleurs ne sont pas du coté de ceux qui écoutent la musique.......

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